Sommes-nous « accros » aux écrans ?

Quand il est question d’éduquer les jeunes dans leur rapport aux médias, un discours est largement partagé : « les jeunes sont trop sur les écrans », on pourrait même dire qu’ils et elles souffrent d’une « addiction aux écrans ». Ce sont les écrans la cause de tous les maux qui touchent les jeunes en termes de santé mentale. Ça sonne comme une évidence. Pourtant il est temps de prendre un peu de distance avec cette idée reçue qui se révèle vite piégeuse.

L’addiction aux écrans ne fait pas consensus scientifiquement

  • Addiction aux écrans = assimiler l’usage intensif des écrans à une addiction
  • Pas de consensus scientifique médical d’une addiction aux écrans

L’addiction aux réseaux sociaux et plus largement aux outils numériques ne fait pas l’objet d’un consensus scientifique (« Usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents », Avis de l’ANSES (Agence Nationale [française] de Sécurité Sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail)


Rapport d’expertise collective – Décembre 2025.)

Mais si l’addiction aux écrans n’existe pas, pourquoi ce terme est-il autant utilisé ? Et par qui est-il utilisé ?

L’addiction aux écrans un terme pour capter l’attention des parents, des enseignant·es, …

Parler d’addiction offre pour certains un cadre de référence et des méthodes pour intervenir auprès d’utilisateur·rices en recherche de soutien ou de parents en demande de conseils
ou d’avis de l’ANSES (Agence Nationale [française] de Sécurité Sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail)


Rapport d’expertise collective – Décembre 2025.)

À vous de jouer

Qui utilise ce terme d’addiction aux écrans ? Pour chaque « qui », dans quel contexte ? Et n’y a-t-il pas chez certains acteurs une logique de « vendre » ?

  • Dans les médias et les discours politiques, chez les parents et les profs. Chez des adultes confronté·es à des usages générationnels différents des leurs. Parfois aussi pour apporter une réponse simple à des problématiques complexes et multifactorielles.
  • Les pouvoirs publics utilisent souvent la pathologisation des usages des écrans pour asseoir des politiques de santé publique et servir une réponse politique qui parait adéquate à un problème présenté comme individuel (alors qu’il est sociétal) : exemple de campagne de prévention à l’« addiction aux écrans ».
  • Les coachs de vie et influenceur·euses utilisent souvent cette rhétorique pour vendre des programmes de motivations et des formations : la culpabilisation qu’ils génèrent chez leur public rend leurs formations et conseils indispensables, tout en inscrivant leurs services dans une logique libérale de vente.
  • Le discours d’addiction permet de toucher et alerter les parents et de jouer sur leurs peurs, afin de leur présenter des solutions toutes faites (exemple des balises Yapaka) ou des solutions convenues et arrangeantes avec les industries médiatiques (classement PEGI des industries du jeu vidéo).

Trop de temps sur les écrans ? une appréciation à géométrie variable

Parler d’addiction, c’est aussi noyer un ensemble de pratiques sous un seul critère temporel qui les décrédibilisent toutes en même temps. C’est ne voir qu’un minuteur là où il est question de pratiques très diversifiées qui répondent à des besoins différents et essentiels, comme nous l’avons vu dans le chapitre 2 de ce module sur les usages numériques des jeunes.

Par exemple, sur une session de 6 heures sur son smartphone, on peut regarder des clips musicaux, dialoguer sur Snapshat, scroller sur Tiktok, s’informer sur Insta, regarder une vidéo d’un quart d’heure sur YouTube, regarder une série, finir sur un live Twitch de 2h avant de s’endormir avec de l’ASMR. Ces pratiques n’ont pas les mêmes finalités et demandent des régimes attentionnels différents. Elles sont déterminées par les goûts et besoins personnels de l’ado, mais aussi par le contexte, son aisance à naviguer et son milieu social.

Par ailleurs, si on parle d’une personne adulte qui est assise derrière un ordinateur 8 heures par jour, on ne considèrerait pas son comportement comme étant problématique, car la société a rationalisé cette pratique : c’est du travail. D’ailleurs, personne ne la blâmera de passer 2 heures en plus sur TikTok le soir en rentrant du travail, pour se détendre après une journée fatigante.

Caricaturer l’usage numérique des ados avec un terme pathologique bloque un dialogue éducatif constructif

Comme documenté dans l’enquête #Génération2024 et dans l’étude de #Génération2020 (p. 82), les réseaux sociaux répondent à un besoin d’expérimenter son identité en dehors de la sphère familiale, et au sein de groupes de pairs où les jeunes apprennent à jongler avec les normes sociales.

Parler d’un·e ado « accro » à son smartphone revient souvent à pathologiser un usage qui est pourtant courant, voire central, surtout dans la construction sociale des ados.

  • Pathologiser des pratiques qui ont lieu dans un espace qui est parfois perçu comme un refuge ou un espace de liberté peut enfermer les jeunes dans une image négative d’elleux-mêmes et empêche un dialogue éducatif constructif.
  • Sans compter qu’un ado aura vite fait de renvoyer l’adulte qui utilise le terme d’addiction aux écrans à ses propres usages excessifs des écrans

Parler d’addiction aux écrans c’est culpabiliser des individus plutôt que de déconstruire un système

  • Accuser et culpabiliser les ados sur leur manque d’autodiscipline ?

Parler d’« addiction aux écrans » renvoie implicitement l’explication du problème vers les individus elleux-mêmes, et en particulier vers les jeunes. L’usage intensif des réseaux sociaux ou des plateformes numériques est alors interprété comme le signe d’un manque d’autodiscipline, de volonté ou de capacité à se contrôler.

Cette lecture individualise le problème : elle suggère que si les adolescent·es passent beaucoup de temps sur leurs écrans, c’est d’abord parce qu’ils ne sauraient pas « se limiter ».

Or cette interprétation laisse de côté un élément central : ces environnements numériques sont précisément conçus pour capter et retenir l’attention le plus longtemps possible.

  • Accuser les parents ou les enseignant·es d’inconscience ou de manque d’autorité ?

Cette lecture individualisante peut aussi conduire parents et enseignant·es à se renvoyer dos à dos la responsabilité.

Les équipes éducatives se plaignent parfois de parents qui laisseraient leurs enfants utiliser leur smartphone sans limites, tandis que certains parents reprochent aux enseignant·es de ne pas parvenir à empêcher les élèves d’utiliser leur téléphone en classe.

Chacun se retrouve ainsi sommé de « mieux contrôler » les usages. Cette focalisation sur les responsabilités individuelles peut vite renvoyer dos à dos celles et ceux qui sont en première ligne auprès des jeunes, plutôt que de les inciter à coopérer pour comprendre ensemble les logiques des environnements numériques auxquels les adolescent·es sont exposé·es.

Dans son livre On vous vole votre attention, Johann Hari, journaliste américain, raconte comment la lecture d’Imperturbable de Nir Eyal (l’inventeur du hook comme vu dans le chapitre 1) l’a conduit à questionner les solutions fondées uniquement sur l’autodiscipline. Il mobilise alors le concept d’optimisme cruel développé par Lauren Berlant. Il rapproche aussi cette idée des travaux de Ronald Purser, qui montrent comment des problèmes systémiques sont souvent renvoyés à la responsabilité des individus. Transposé à l’économie de l’attention, cela revient à demander aux utilisateurs de mieux se contrôler plutôt qu’à questionner les systèmes conçus pour capter leur attention.

À retenir

Dire que les adolescent·es sont « accros aux écrans » semble évident, mais cette expression simplifie excessivement des pratiques complexes et peut détourner l’attention des véritables enjeux éducatifs.

  • L’« addiction aux écrans » ne fait pas consensus dans la recherche scientifique.
  • Le terme est largement utilisé dans les médias, les discours politiques ou éducatifs, car il propose une explication simple à des situations complexes.
  • Parler seulement du temps d’écran est trompeur : les pratiques numériques des jeunes sont diverses et mobilisent des formes d’attention différentes.
  • Qualifier les adolescent·es d’« accros » pathologise des usages sociaux courants et peut empêcher un dialogue éducatif constructif.
  • Cette lecture individualise le problème : elle accuse les jeunes de manquer d’autodiscipline et peut conduire parents et enseignant·es à se renvoyer dos à dos la responsabilité de contrôler les usages des ados
  • Elle risque enfin de faire oublier les logiques systémiques de captation de l’attention propres aux environnements numériques.

Hari, J. (2024). On vous vole votre attention : Pourquoi nous perdons notre capacité à nous concentrer et comment la retrouver. Eyrolles.