Sommes-nous shootés à la dopamine ?

Après l’idée d’« addiction aux écrans », une autre explication connaît aujourd’hui un grand succès : celle de la dopamine. Selon ce récit très répandu sur les réseaux sociaux et dans certains discours de développement personnel, nos difficultés d’attention ou de motivation viendraient de « pics de dopamine » provoqués par les écrans. Il suffirait alors de « réinitialiser » notre cerveau en supprimant ces stimulations. Mais que disent réellement les neurosciences à ce sujet ?
De quoi la « dopamine détox » est-elle le signe ?
Depuis quelques années, sur TikTok, YouTube, LinkedIn, on trouve une pléthore d’articles, vidéos, livres grand public, qui convergent vers la même idée : si nous ressentons fatigue, distraction ou démotivation, c’est parce que notre cerveau est “dérégulé” par des pics de dopamine, conséquence d’un usage excessif des réseaux sociaux et des divertissements faciles. Quel séduisant raisonnement ! On nous propose donc une explication et une solution simples : il suffirait de “réinitialiser” son cerveau par une #dopamine détox.
Un exemple de vidéo portant ce message :
Selon cette vidéo et bien d’autres, le plaisir proviendrait de la sécrétion de dopamine dans le cerveau, et notre société nous offrirait bon nombre d’activités qui la stimulent fortement, ce qui nous empêche de nous plonger dans des activités qui en génèrent moins (comme faire sa comptabilité, ranger sa chambre).
En somme, si tu ne trouves pas la motivation à travailler, c’est parce que ton smartphone ou ton jeu vidéo te rend accro à la dopamine. Donc coupe tes notifications, supprime les applis, éteint ton téléphone, arrête les “mauvais plaisirs”, et tu redeviendras concentré·e, productif·ve et heureux·euse.
Mais derrière ce discours se cachent 3 angles morts :

L’ « hormone du plaisir » n’existe pas
Albert Moukheiber, neuroscientifique, déconstruit le mythe de la dopamine détox dans son livre Neuromania, le vrai du faux sur votre cerveau
Il replace d’abord le rôle de la dopamine dans le fonctionnement de notre cerveau afin de défaire le mythe qui fait d’elle l’« hormone du plaisir ». Il n’est en effet pas établi scientifiquement que la dopamine soit l’hormone du plaisir. En tant que neurotransmetteur lié à de nombreuses fonctions de notre cerveau, on sait juste qu’elle est notamment probablement impliquée dans les circuits de motivation et/ou d’apprentissage, comme plein d’autres neurotransmetteurs. Et les scientifiques supposent cela à partir d’expériences réalisées sur des animaux.
Ce petit rôle supposé suffit à faire d’elle la star des neurotransmetteurs sur le net. Il n’en faut pas plus aux coachs en tout genre pour en faire un sujet : si les réseaux sociaux, par leur fonctionnement, nous offrent de la gratification immédiate, c’est qu’ils sont une usine à dopamine pour notre cerveau. Puisqu’on en consomme trop, il faut la réguler. Pourtant, la vérité est bien plus complexe que cela.
Neuromania – Le vrai du faux sur votre cerveau, Albert Moukheiber
Il explique ensuite que nos comportements sur les réseaux sociaux ne sont pas dictés par des « pics de dopamine», mais par des arbitrages complexes qui tiennent au contexte, à l’état de fatigue et aux normes sociales. Si je scrolle le soir en rentrant du boulot, c’est moins parce que je recherche de la dopamine que parce que je suis fatigué·e et que j’ai besoin d’une évasion ou d’un divertissement.
Si nous scrollons, ce n’est donc pas parce que notre cerveau est défectueux, mais bien parce que les environnements numériques sont conçus pour réduire le coût cognitif et maximiser l’attrait immédiat. Dire que vous scrollez parce que votre cerveau recherche des shoots de dopamine est donc très réducteur.
La dopamine détox en support à une idéologie productiviste
Le discours porté par les partisan·nes de la dopamine détox moralise nos usages. Il oppose bons plaisirs (effort, sport, travail) et mauvais plaisirs (scroll, junk food, sexe) et il flatte aussi une culture de l’auto-optimisation : devenir la “meilleure version de soi-même”.
Le discours porté par les partisan·nes de la dopamine détox moralise nos usages. Il oppose bons plaisirs (effort, sport, travail) et mauvais plaisirs (scroll, junk food, sexe) et il flatte aussi une culture de l’auto-optimisation : devenir la “meilleure version de soi-même”.
Mais ne soyons pas dupes : ce terme de « dopamnie détox » est aussi en parfaite adéquation avec une vision du monde où la productivité des individus est présentée comme indispensable pour intégrer la marche d’un monde néolibéral. Les programmes de dopamine détox fonctionnent comme un produit marketing qui exploite notre culpabilité à des fins commerciales.
Bref, aborder le problème avec des concepts et un vocabulaire neuroscientifique (« dopamine », « circuits de la récompense », « addiction ») n’est au fond qu’une belle façon d’enrober des conseils de développement personnel.
Encore une fois, l’idée que les écrans seraient mauvais pour notre cerveau individualise le problème et rend invisibilise la responsabilité des plateformes et des modèles économiques.
À retenir

Le succès de la “dopamine detox” repose sur une explication séduisante, mais très simplificatrice des usages numériques : nous serions shootés à la dopamine, hormone du plaisir. Encore une fois, cela renvoie l’individu face à ses insuffisances supposées, plutôt que déconstruire le système de l’économie de l’attention.
