L’urgence d’enseigner littératie attentionnelle et économie de l’attention

Le vrai problème : une économie qui organise la captation de l’attention

Ce n’est pas notre cerveau qui dysfonctionne, c’est l’écosystème numérique qui organise structurellement la captation de notre attention. Nous vivons dans un environnement où chaque notification, chaque recommandation, chaque like est conçu pour nous retenir un peu plus longtemps.

C’est ce qu’on appelle le design persuasif : le scroll infini, les alertes sonores, les récompenses visuelles déclenchées au bon moment ne sont pas de simples outils neutres, ce sont des leviers cognitifs calibrés pour capter notre attention. (> MODULE 2)

Derrière cette apparente fluidité, ce sont des algorithmes puissants qui orchestrent l’expérience : ils analysent nos moindres gestes, devinent ce qui nous fait cliquer, ce qui nous émeut ou nous choque, et nous proposent à la chaîne des contenus qui renforcent ces réactions.

Ils ont été conçus pour maximiser le temps passé à l’écran, car plus on reste, plus on regarde de publicités — et plus on génère de valeur économique. (> MODULE 1)

Ce modèle publicitaire, qui se présente souvent comme “gratuit”, est en réalité financé par nos données personnelles et notre attention. D’une certaine façon, nous sommes les produits. (> MODULE 1)

Une économie numérique qui dérègle nos régimes attentionnels

L’économie de l’attention ne se contente pas de nous distraire. Elle altère en profondeur notre manière de percevoir, de comprendre et de hiérarchiser l’information.

Dominique Boullier parle de “régimes attentionnels” : des formes d’attention différentes, activées selon les situations. (> MODULE 3)

Le problème, c’est que nos environnements numériques surstimulent certains régimes (alerte, fidélisation). Nos environnements numériques activent sans cesse les émotions les plus puissantes – colère, peur, surprise, attendrissement – parce que l’émotion est la matière première de l’attention.

Mais à force de sur sollicitation, certains régimes attentionnels – comme la projection (imaginer, anticiper), ou l’immersion (se concentrer longtemps) – deviennent difficiles à mobiliser. Nous passons d’une tâche à l’autre, d’un contenu à l’autre, sans toujours avoir le temps de comprendre, de hiérarchiser ou de prendre un recul critique.

Ainsi, le problème n’est pas notre manque de volonté ou notre cerveau prétendument “addict”. Le vrai problème est un modèle économique et technique qui rend notre attention rare, précieuse… et exploitée.

Enseigner la littératie attentionnelle

Face à ces constats, une priorité éducative émerge : développer une littératie attentionnelle. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre à « gérer son temps d’écran », mais de comprendre en profondeur les environnements attentionnels dans lesquels nous évoluons. Cela implique :

  • De distinguer les régimes d’attention mobilisés par différents dispositifs numériques (alerte, fidélisation, immersion, projection…)
  • De comprendre les effets émotionnels et cognitifs de ces régimes sur notre rapport à l’information, à nous-mêmes et aux autres
  • D’apprendre à construire une “boussole cognitive”, selon l’expression de Boullier, pour s’orienter dans un monde saturé de signaux.

Former à cette littératie, c’est donner les moyens aux citoyen∙nes – jeunes comme adultes – de reprendre du pouvoir sur leurs usages. C’est leur permettre d’identifier les logiques de captation à l’œuvre, d’explorer la complexité des controverses (plutôt que de chercher des réponses rapides) et de réhabiliter des espaces d’attention lente, de concentration, de délibération. C’est aussi ouvrir des possibles : explorer des alternatives techniques (outils contributifs, plateformes ouvertes), culturelles (slow media, formats longs) et politiques (régulation, coopération).

En somme, enseigner la littératie attentionnelle, ce n’est pas diaboliser les écrans. C’est permettre à chacun·e de comprendre le coût invisible de certains usages et de faire des choix éclairés dans un écosystème qui nous pousse à la dispersion permanente. C’est faire de la gestion de l’attention une compétence citoyenne – au même titre que la lecture critique des médias ou le débat argumenté.

Faire comprendre l’économie de l’attention et pas seulement limiter les usages

Les idées reçues sur les écrans et les ados génèrent une panique morale

Dans de nombreux pays, les écrans sont devenus un coupable commode pour expliquer une grande variété des maux des adolescent·es.

Ce type de récit correspond à ce que les sociologues appellent une panique morale : une situation où un phénomène social complexe est réduit à une cause unique présentée comme une menace.

Parce qu’une sur simplification ne vaut pas mieux qu’un mensonge


Citation de Stanisław Lem, écrivain polonais, citée dans le livre Neuromania : le vrai du faux sur votre cerveau, d’Albert Moukheiber.

Réduire les difficultés des adolescent·es aux seuls écrans, c’est passer à côté des véritables mécanismes en jeu.

Cette panique morale peut amener à interdire/limiter les usages numériques des ados

Face aux inquiétudes suscitées par les écrans, de nombreux pays cherchent des réponses rapides en limitant l’accès des jeunes à certains usages numériques. Ces réponses passent souvent par des mesures d’interdiction ou de restriction.

Par exemple, début 2026, au moment où cette formation a été finalisée, la France avait dans les derniers 6 mois : interdit complètement les téléphones portables au collège (jeunes de 11 à 15 ans), voté une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans

Interdire n’est pas suffisant pour éduquer

Limiter certains usages peut avoir une utilité immédiate : réduire les distractions en classe, instaurer des moments sans écrans ou protéger certains espaces éducatifs. Mais ces interdictions ne suffisent pas à préparer les jeunes à évoluer dans un environnement numérique omniprésent. Elles encadrent les comportements sans forcément permettre de comprendre les mécanismes qui rendent certains dispositifs si attractifs et difficiles à quitter.

Faire comprendre l’économie de l’attention à nos ados est indispensable

Les adolescent·es grandissent aujourd’hui dans un environnement numérique structuré par des logiques économiques puissantes qui organisent la captation de l’attention. Comprendre ces logiques devient donc un enjeu éducatif majeur.

Déconstruire avec les élèves le système de l’économie de l’attention, c’est leur offrir l’occasion de mettre en perspective et de poser des mots sur leurs expériences quotidiennes sur les plateformes numériques

À retenir

  • Les questionnements sur l’attention doivent être compris à la lumière d’un environnement numérique et économique qui organise la captation de l’attention.
  • Le vrai problème : l’écosystème numérique est conçu pour retenir l’attention (design persuasif, algorithmes, modèle publicitaire).
  • Conséquence : cette économie surstimule certains régimes attentionnels (alerte, fidélisation) et rend plus difficiles des formes d’attention comme l’immersion ou la projection.
  • Priorité éducative 1 : développer une littératie attentionnelle pour comprendre les différents régimes d’attention et leurs effets.
  • Priorité éducative 2 : faire comprendre l’économie de l’attention aux élèves, plutôt que répondre uniquement par des interdictions ou des limitations d’usage.
  • Boullier, D. (2020). Comment sortir de l’emprise des réseaux sociaux. Le Passeur Éditeur.
  • Albert Moukheiber. (2024). Neuromania : le vrai du faux sur votre cerveau. Allary Editions.