La crise de l’attention, un motif ancien, mais une intensité nouvelle ?
L’idée que notre époque serait confrontée à une perte inédite de concentration revient souvent. Pourtant, si l’on prend un peu de recul, on constate que ce sentiment traverse l’histoire : à chaque nouvelle vague médiatique, des voix se sont inquiétées d’une « crise de l’attention ». On peut donc se demander si nous vivons aujourd’hui une situation inédite : une configuration où l’abondance des contenus, l’accessibilité permanente et l’intensité de la concurrence attentionnelle prennent une ampleur sans précédent.
À chaque époque, sa « crise de l’attention »
Face à l’explosion du nombre de textes disponibles, les humanistes inventent des outils pour « ne pas se noyer » dans l’information : tables des matières, index, manuels de méthode.
Comment « percer la foule » et « comment s’attirer l’attention », dès lors que « tout le monde s’est mis à écrire et [que] vous trouverez plus aisément un auteur qu’un lecteur »
Charles Tiphaigne de La Roche, 1760, (cité par Yves Citton, « Pour une écologie de l’attention », 2014, p.31)
La télévision est accusée d’abrutir les masses, puis la multiplication des médias dénoncée comme une « surcharge informationnelle ».
Le sentiment de « crise attentionnelle » n’est donc pas propre à notre époque, et il a précédé l’apparition des médias numériques.
Il revient à chaque période où une surabondance médiatique se fait sentir. Le plus souvent parce qu’un nouveau média/support émerge (livre imprimé, journaux peu chers, télévision …) et crée une nouvelle offre médiatique
Mais si ce motif est ancien, cela ne veut pas dire que toutes les époques se valent. Chaque révolution médiatique a apporté son lot de transformations spécifiques, et certaines inquiétudes se sont révélées fondées.
Ce qui donne une intensité nouvelle à la « crise attentionnelle » de notre époque
Si le sentiment d’une « crise de l’attention » traverse l’histoire, la période actuelle présente tout de même des spécificités. Plusieurs caractéristiques distinguent notre environnement médiatique de ceux qui l’ont précédé.
Jamais autant de contenus n’ont été produits et diffusés chaque jour. Vidéos, posts, articles, podcasts : la profusion est telle que personne ne peut prétendre en avoir une vue d’ensemble. Cette abondance quantitative n’est pas totalement nouvelle — elle existait déjà au XIXe siècle avec la presse bon marché ou au XXe siècle avec la multiplication des chaînes de télévision —, mais elle atteint aujourd’hui une échelle inédite.
Avec le smartphone, nous portons dans nos poches un outil qui donne accès en continu à cette surabondance. Les contenus ne sont plus cantonnés à des moments précis (le journal du soir, l’émission hebdomadaire) : ils nous suivent dans tous les espaces de la vie quotidienne, y compris les plus intimes (dans la chambre, dans les transports, parfois même en classe).
Là où la presse ou la télévision se disputaient des audiences à certaines heures de la journée, les plateformes numériques organisent une compétition permanente pour capter quelques secondes de notre attention. Marque de vêtements, influenceur·euse sur TikTok, journal en ligne, jeu vidéo, série Netflix : tous se retrouvent en concurrence sur les mêmes écrans, au même instant.
La captation attentionnelle est devenue un champ d’innovation technique à part entière, avec même son nom propre, la captologie. Notifications, défilement infini, vidéos courtes, personnalisation algorithmique : chaque plateforme invente ou copie des dispositifs conçus pour maximiser l’engagement et limiter la « fuite » de l’utilisateur·rice. Là encore, il ne s’agit pas d’une simple répétition des médias d’hier, mais d’une industrialisation de la captation, appuyée sur l’analyse en temps réel des données de nos comportements.
La captologie est le nom de cette ingénierie de la captation attentionnelle. C’est un terme issu de l’anglais (Captology : Computers As Persuascive TechnOLOGY). Le terme a été créé en 1996 par le chercheur B. J. Fogg de l’université de Stanford, qui est le pionnier de cette nouvelle science.
Les médias traditionnels diffusent un même contenu à l’ensemble d’un public; et ils ont une ligne éditoriale. Dans l’Ancien Monde, le choix d’un média amenait déjà une forme de personnalisation : les lecteur·rices d’un journal papier partagent généralement des caractéristiques socio-économiques voire politiques. Les plateformes numériques proposent désormais à chacun un environnement informationnel personnalisé. Les recommandations algorithmiques sélectionnent, hiérarchisent et adaptent les contenus en fonction de nos interactions passées, de nos centres d’intérêt supposés et de profils similaires au nôtre.
Cette personnalisation extrêmement fine transforme profondément notre rapport à l’information : deux personnes choisissant au même moment le même média sous forme de plateforme numérique ne vont pas voir le même contenu. C’est vrai pour les réseaux sociaux : si vous avez un compte Instagram, et que vous vous y connectez au même moment que votre ado se connecte à son compte Insta vous ne verrez pas la même chose. Mais c’est aussi vrai sur la version numérique d’un grand journal papier : si vous allez sur le site du journal Le Monde, vous ne verrez pas nécessairement la même chose qu’une autre personne (à la réserve près du choix que vous avez opéré lors de l’ouverture de la fenêtre « cookies/RGPD »)
À retenir

