Notre attention au rabais

À quoi bon faire long, subtil ou original, quand les plateformes ne mesurent que le temps passé, le taux de clic ou la fidélité d’un visionnage ? Dans l’économie de l’attention, la valeur d’un contenu est définie non pas par sa pertinence, mais par sa performance. Et cette performance se résume souvent à une poignée d’indicateurs : clics, vues, taux de rétention, partages. Que se passe-t-il donc quand un système de production se met au service non plus d’une logique éditoriale ou artistique, mais d’un objectif algorithmique ?

La logique de la répétition

Les contenus qui « marchent » sont aussitôt clonés. C’est la mécanique de la répétition : un format qui fonctionne devient une recette. Et cette recette est reprise jusqu’à l’écœurement.

  • Une vidéo virale sur TikTok ? Elle sera immédiatement dupliquée, avec les mêmes transitions, les mêmes musiques, le même ton, les mêmes blagues.
  • Une miniature YouTube efficace ? Recyclée avec un autre visage.
  • Un sujet qui buzz ? Réexploité par des dizaines de chaînes en mode « vu, revu, ressassé ».

En mettant en avant les formats qui ont déjà démontré leur efficacité, l’algorithme encourage la reproduction plutôt que l’expérimentation. Tenter quelque chose de nouveau comporte le risque d’être moins visible. Dès lors, s’appuyer sur des recettes éprouvées devient une manière de sécuriser son audience.

Slop content et automatisation

L’essor des intelligences artificielles a donné naissance à une nouvelle catégorie de contenus : les slop contents (contenus-poubelle). Ces productions combinent parfois plusieurs ingrédients :

  • Des textes générés automatiquement par IA, lus par une voix synthétique ;
  • Des images ou séquences visuelles créées elles aussi de manière automatisée ;
  • Des sujets « prétextes » (faits divers, anecdotes sensationnelles, histoires spectaculaires) traités rapidement, sans réel travail de contextualisation ou de vérification.

Dans cet vidéo TikTok par exemple, on peut voir des vidéos générées par IA dans lesquels une série de pays sont représentés par un animal. Cette vidéo comptabilise plus de 2 millions de vues :

Ce type de production est optimisé non pas pour informer ou divertir, mais pour accrocher un regard distrait dans le flux, souvent grâce à des visuels tape-à-l’œil, une musique dramatique, ou un montage ultra-cut. Le but est d’être vu, même brièvement, afin de générer du revenu publicitaire.

Il prolifère particulièrement sur YouTube, TikTok, Instagram Reels et même sur certains agrégateurs d’articles « automatisés », brouillant encore un peu plus la frontière entre information, fiction et bruit.

Réappropriations opportunistes

Autre symptôme de cette logique de rendement : le recyclage massif.

De nombreuses chaînes se contentent de reprendre le travail des autres : extraits décontextualisés, compils de vidéos TikTok, « best of » sans transformation, réactions de créateur·ices qui commentent (ou surjouent) un contenu déjà populaire.

Le format « react » — qui consiste à visionner une vidéo en direct en y ajoutant une réaction personnelle — en est l’exemple le plus répandu. Dans le meilleur des cas, il crée une valeur ajoutée : une lecture critique, un humour décalé. Dans le pire, il capitalise sur la visibilité de quelqu’un d’autre, sans apporter de nouveauté.

Rumeurs et micro-événements

La course au rendement des contenus valorise aussi les sujets capables de déclencher un clic rapide, même au détriment de la rigueur ou de la pertinence.

Rien de tel qu’une phrase sortie de son contexte, un tweet ambigu, un extrait de live… et voilà une micro-polémique transformée en contenu à buzz.

On parle ici de « curiosity gap » quand un titre ou une vignette pose une question à laquelle on « doit » répondre (ex. : « Il a osé dire ça ?! », « Le clash qu’on n’avait pas vu venir »). Le but est de créer un vide informationnel qui pousse à cliquer. Peu importe que l’info soit anodine, obsolète ou totalement fausse.

Une logique qui transforme les contenus

Dans un modèle qui récompense uniquement ce qui retient l’attention à court terme, la qualité, la complexité, voire la véracité, passent souvent à l’arrière-plan.

Cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’existe pas de contenus exigeants, pertinents, innovants ou pédagogiques sur les plateformes. Mais ils sont en concurrence directe avec des productions pensées d’abord et avant tout pour faire du clic — et non pour faire sens. Cela ne signifie pas non plus que les contenus créés à la chaîne n’ont pas leur place dans notre univers médiatique : en effet, ils permettent de créer un référentiel commun et suscitent ainsi des moments de partage et de convivialité.

Mais le risque d’un système basé uniquement sur l’économie de l’attention est double :

  • Une homogénéisation des formats et des discours, centrés sur les mêmes ressorts émotionnels et les mêmes recettes.
  • Une course vers le bas, où les contenus deviennent jetables, interchangeables, purement opportunistes.

En somme, notre attention, si elle est la seule unité de mesure, est exploitée au rabais. Et dans un tel système, c’est la valeur même du contenu qui finit par s’effondrer.

À retenir

  • Quand la performance (clics, vues, rétention) devient la principale mesure de valeur, elle oriente fortement les choix de production.
  • L’algorithme met en avant ce qui fonctionne déjà : cela rend l’expérimentation plus incertaine et contribue à l’uniformisation des formats.
  • Le recours croissant à l’automatisation favorise l’émergence de contenus produits à la chaîne (slop content), souvent peu contextualisés, qui s’inscrivent dans une logique de captation rapide de l’attention.