Capitaliser sur les émotions fortes

Vous avez ri, vous vous êtes indigné·e, vous avez eu les larmes aux yeux. Et puis vous avez partagé.

Ce n’est pas un hasard si les formats qui génèrent le plus d’engagement sont aussi ceux qui touchent le plus fort et le plus vite. Ce qui mérite d’être interrogé, c’est la manière dont ces émotions sont délibérément mobilisées — et ce que cela nous dit sur la façon dont l’économie de l’attention s’appuie sur notre sensibilité.

Des émotions qui favorisent la réaction

Si les contenus viraux fonctionnent si bien, c’est parce qu’ils savent parler à nos émotions. Et les émotions, c’est le carburant du régime attentionnel de l’alerte : elles déclenchent des réactions immédiates, sans effort cognitif. Surprise, colère, empathie, rire, peur… ces états déclenchent des réactions rapides et souvent automatiques : le clic, le commentaire, le partage.

Alignement horizontal des sept icônes de réaction Facebook : « J'aime » (pouce bleu), « J'adore » (cœur rouge), « Solidaire » (emoji serrant un cœur), « Haha » (visage riant), « Wouah » (visage surpris), « Triste » (visage pleurant) et « Grrr » (visage en colère).
  • Surprise : dévoiler une tournure inattendue dans une histoire ou une annonce choquante attire l’attention et pousse l’internaute à le partager pour susciter la même réaction chez les autres. (« Ce qu’il se passe après va vous choquer »).
  • Rire : l’humour simple, visuel, absurde, qui déclenche un réflexe de partage (mèmes, chutes, blagues). La personne qui diffuse un contenu qui faire rire le fait souvent aussi pour illustrer sa personnalité et rallier une communauté qui comprend son humour. La dimension d’identification à un groupe social qui partage cet humour est très forte.
  • Colère et indignation : rien de tel qu’un scandale ou qu’un sujet qui fâche pour faire exploser les vues (vidéos d’injustices qui suscitent la révolte).
  • Empathie : histoires touchantes, animaux attendrissants, personne triste à consoler, défis solidaires (« Elle donne son repas à un inconnu », « Il retrouve son chien après 3 ans »).
  • Peur : elle peut susciter un sentiment d’urgence ou de vigilance, incitant le public à agir rapidement.
  • Joie : moments de réussite, surprises positives, annonces heureuses, célébrations.

À vous de jouer

Selon vous, quelles émotions sont les plus faciles à activer ? Pourquoi ?

Comme expliqué par Caroline Piquet, plusieurs étude ont démontré que la colère génère le plus de partages, car elles suscitent des réactions immédiates. Mais le rire et l’attendrissement favorisent la fidélisation : on revient vers une créatrice ou un créateur de contenu qui nous fait sourire régulièrement.

Activer des instincts… pas toujours glorieux

Au-delà des émotions « brutes », ces formats exploitent aussi des ressorts profondément sociaux :

  • Identification et projection (« On a tous connu ça…»).
  • Altruisme (« Partagez pour aider cette cause »).
  • Curiosité (« Il ouvre une boîte vieille de 100 ans »).
  • Voyeurisme (« Voici ma morning routine »).
  • Indignation morale (« Regardez comment on traite ces animaux »).

Ce sont des leviers façonnés par nos cultures, nos valeurs et nos attentes. Une vidéo “scandaleuse” ne choque que si elle transgresse des règles qu’une communauté partage.

Si l’on y applique la boussole de Dominique Boullier, on peut voir que ces stratégies appartiennent principalement aux régimes d’alerte (stimuli rapides, émotions fortes) et d’immersion (quand la tension dramatique et l’émotion prolongée maintiennent l’engagement), mais que la fidélisation entre aussi en jeu : rire et empathie renforcent l’attachement affectif, car on revient vers ce créateur « qui nous fait du bien » ou « qui nous fait vibrer ».

En résumé, les émotions sont devenues une matière première pour l’économie de l’attention. Elles organisent le design des formats, la hiérarchisation des contenus par les algorithmes, les sujets de prédilection et la manière dont on raconte une histoire.

Attention : toute mobilisation des émotions n’est pas problématique en soi. Utiliser les émotions comme moteur d’empathie, comme levier de storytelling, pour susciter l’émerveillement, etc. sont autant de pratiques courantes permettant l’engagement à des fin constructives ou de divertissement.

À faire avec les élèves

  • Analyse d’une vidéo TikTok virale : quelles émotions mobilise-t-elle ? par quels choix formels la vidéo suscite-t-elle ces émotions ?
  • Classement par intensité émotionnelle : surprise, joie, tristesse, colère… Qu’est-ce qui marche le mieux selon les types de contenu (informatif, divertissant, argumentatif…) ?
  • Débat : Est-ce que tout ce qui nous fait réagir mérite notre attention ? Le recours aux émotions pour capter notre attention soulève-t-il des questions éthiques ?

Pour aller plus loin

Formes contemporaines de mobilisation émotionnelle

Ces contenus visuels ou textuels, souvent humoristiques, circulent massivement en ligne en reprenant et en détournant des codes culturels partagés. On peut interroger leur rôle ambigu : outil d’expression collective ou arme idéologique ? D’un côté, ils permettent la créativité, la critique sociale et la connivence entre communautés ; de l’autre, ils peuvent véhiculer des stéréotypes, banaliser des violences symboliques ou amplifier des discours haineux sous couvert d’humour. Leur puissance virale repose sur une logique émotionnelle et simplificatrice, qui favorise la diffusion au détriment de la nuance.

Enfin, ils posent une question démocratique : quand l’humour devient le vecteur principal d’information, que reste-t-il de la complexité du débat public ? Quel intérêt de partager un même ? Qui fait-il rire et comment ? Comment les mêmes peuvent-ils être réapproprier par certaines communautés ? Déplier le fonctionnement sémiotique du même, en analysant son fonctionnement peut mener à une appropriation créative de cet outil. Un atelier créatif peut donc être envisager avec les élèves : Quelles idées véhicule ce meme ? Comment pouvons-nous lui faire dire autre chose ? Etc.

Meme intitulé « PROF DE FLE » (Français Langue Étrangère) composé de six cases illustrant avec humour les différentes perceptions du métier : la paresse pour les amis, les voyages pour la mère, les clichés français pour les collègues, la sévérité pour les élèves, l'héroïsme pour soi-même et l'épuisement administratif dans la réalité.
Mème intitulé « La salle des profs » composé de deux photos contrastées : à gauche, une scène solennelle de noblesse d'époque avec la mention « Lorsqu'un élève frappe à la porte » ; à droite, une scène décontractée de deux hommes devant une cabane avec la mention « À l'intérieur ».

Ce piège à clic qui tient en une image et une phrase suscitant l’indignation, l’admiration ou la pitié cible particulièrement les seniors mais touchent également toutes les générations. Ces contenus, dont la création a été facilitée par les IA génératives, devient vite une usine à commentaires en tous genres, oscillant entre une captation béate de nos émotions primaires et l’analyse fouillée de l’image… Le boomer trap est souvent l’appât idéal pour les arnaqueurs sévissant sur Facebook qui profitent ainsi de la fracture numérique des usager∙es plus vulnérables.

Montage de trois captures d'écran d'images publiées sur Facebook accompagnées de leurs textes respectifs :
À gauche : Une petite fille triste est assise devant une assiette de biscuits dans une pièce modeste. La légende indique : « J'ai eu 8 ans aujourd'hui. Pas d'amis, pas de gâteau... Mes parents d'accueil m'ont fait des biscuits. Je serais heureux si vous acceptiez de m'honorer... ».
Au centre : Une jeune femme en tenue de chef sourit derrière une impressionnante sculpture de boulangerie en forme de cygne. La légende indique : « Mon œuvre, mon pain. J'ai mis tant d'efforts dans ce travail. Voici mon œuvre, à votre jugement... ».
À droite : Une famille pose joyeusement dans une chambre d'hôpital autour d'une maman tenant deux nouveau-nés. La légende indique : « À 6h35 ce matin, notre deuxième paire de jumelles est née ! Merci à tous ceux qui nous ont félicités. Elles sont notre plus grand trésor ! ».

La mise en spectacle d’une bonne action charitable fait toujours réagir. Le charity porn qualifie les vidéos dans lesquelles un·e créateur·rice de contenu se met en scène en train de venir en aide à des personnes aux conditions de vie difficile. Cette pratique interroge la frontière entre altruisme sincère et logique opportuniste, car elle transforme l’acte de donner en spectacle monétisable. Elle renforce la logique de l’économie de l’attention : la détresse d’autrui devient un levier narratif pour susciter des vues, des likes et fidéliser une communauté. Ces formats posent aussi un problème éthique : exploitent-ils la vulnérabilité des bénéficiaires ou participent-ils réellement à la solidarité ? Enfin, ils questionnent notre responsabilité en tant que spectateur·ices : regarder ces vidéos, les partager, est-ce soutenir une cause… ou nourrir un marché de l’émotion ?

Une main tend des billets de banque à un homme portant un bonnet et une chemise à carreaux. L'homme est assis dans la rue et tient un gobelet en métal pour recueillir l'argent.
Image d’illustration – ©LordHenriVoton / iStock

Pratique qui consiste à exposer en ligne ses émotions négatives (tristesse, solitude, détresse) pour attirer l’attention, générer de l’engagement ou obtenir du soutien. Elle soulève une ambiguïté éthique. Présentée comme une recherche d’authenticité et de soutien, elle peut aussi être perçue comme une stratégie opportuniste visant la visibilité et la monétisation.

Cette tension entre vulnérabilité réelle et instrumentalisation émotionnelle interroge notre rapport à la sincérité dans l’économie de l’attention, où « être vrai » devient une ressource marchande. Elle expose également les jeunes à des risques : stigmatisation, harcèlement, mais aussi renforcement de normes genrées (attentes différenciées autour de l’émotionnel). Enfin, elle questionne les plateformes elles-mêmes, qui valorisent ces récits intimes parce qu’ils génèrent des interactions, alimentant ainsi une logique algorithmique du spectacle émotionnel. Quelles sont les limites entre authenticité, mise en scène et marketing de soi ?

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À retenir

  • Les émotions sont le carburant principal de l’économie de l’attention : elles déclenchent des réactions rapides (clic, partage) sans effort cognitif.
  • La colère génère le plus de partages ; le rire et l’empathie favorisent la fidélisation, chaque émotion a sa propre logique de diffusion.
  • Ces contenus exploitent aussi des ressorts sociaux profonds : identification, curiosité, altruisme, indignation morale.
  • Les émotions ne rendent pas les spectateur·ices « manipulables » : ce qui mérite d’être interrogé, c’est leur instrumentalisation délibérée pour maximiser l’engagement.