Créer sous pression : la bataille pour l’attention

Des milliers de contenus sont publiés chaque seconde. Pourtant, nos journées comptent toujours vingt-quatre heures.

Créer du contenu en ligne n’a jamais été aussi accessible… ni aussi concurrentiel. Vidéos, stories, shorts, lives, posts : les formats se multiplient et circulent en continu. Mais le temps d’attention disponible, lui, reste limité. Dans cet environnement saturé, rendre un contenu visible devient un véritable défi.

Un travail moins spontané qu’il n’y paraît

Derrière l’apparente spontanéité de nombreux formats se cachent des choix éditoriaux réfléchis, une attention constante aux tendances et aux évolutions des plateformes, ainsi qu’un rythme de publication souvent soutenu. Réussir à émerger ne repose pas uniquement sur le talent ou la créativité : cela suppose aussi de comprendre les codes des formats, d’interpréter des métriques et de s’adapter aux logiques algorithmiques qui structurent la visibilité en ligne.

Cette logique ultra-concurrentielle ne concerne pas que les influenceur·euses au sens strict : elle touche tous ceux et celles qui essaient de rendre leurs contenus visibles sur les grandes plateformes (YouTube, TikTok, Instagram, Snapchat, etc.) ainsi que leurs spectateur·rices.

Avant d’aborder ces logiques avec les élèves, il peut être pertinent de s’appuyer sur leurs représentations du métier. Comme le montre L’étude #Génération 2024 : Les jeunes et la consommation en ligne, celles-ci ne sont pas nécessairement naïves ou idéalisées, mais elles restent le plus souvent focalisées sur les figures les plus visibles. La question des revenus permet d’ouvrir le débat.

À vous de jouer

Q1 : À votre avis, quel est le revenu annuel médian d’un·e créateur·rice de contenus ?

Le revenu médian n’est pas une moyenne mais un point central. La moitié des influenceur·euses gagnent plus, l’autre moitié gagne moins. Se baser sur le revenu médian évite qu’une minorité d’influenceur·euses au très gros revenus faussent les chiffres.

A. 0€

B. Moins de 1000€

C. 1000 à 4000€

D. 5000 à 9000€

E. Plus de 10 000

C : 1600€

Selon l’étude Reech (2024), le revenu annuel médian d’un·e créateur·rice de contenus est de 1 600 €. Cela signifie que 50 % des créateur·rices gagnent moins, et 50 % gagnent plus. Ce chiffre rappelle une réalité souvent méconnue : très peu vivent réellement de la création de contenu.

Quelques données clés de l’étude Reech (2024) :

  • Seuls 7 % des créateur·rices déclarent gagner plus de 20 000 € par an.
  • Plus de 50 % n’en tirent aucun revenu ou moins de 1 000 € par an.
  • La majorité combine plusieurs activités (job alimentaire, études, etc.).

Q2 : D’où provient selon vous majoritairement la rémunération des créateur·rices de contenus ?

A. Rémunération par les plateformes

B. Cadeaux (goodies, séjours offerts, etc. )

C. Partenariats avec les marques (dont placements de produits)

D. Dons et abonnements

E. Merchandising

C : Partenariats avec les marques

L’idée que les plateformes rémunèrent directement et généreusement les créateur·rices de contenus a la vie dure — notamment chez les jeunes, nourris aux slogans comme « YouTube Money » ou « TikTok Money ». Et pourtant…

Selon l’étude Reech 2024 :

  • 94 % des influenceur·euses interrogé·es déclarent que leur source de revenus principale provient des partenariats avec des marques.
  • En moyenne, 62 % du chiffre d’affaires généré par un·e influenceur·euse vient de ces partenariats.
  • La monétisation par les plateformes (publicité, fonds créateurs, etc.) ne représente que 8 % des revenus en moyenne.
  • Les autres sources (vente de produits, abonnements, dons, etc.) restent très minoritaires.

D’après une étude Reech plus récente (2025), 60 % des consommateur·rices pensent que les créateur·rices sont principalement rémunéré·es par les plateformes elles-mêmes. Ce décalage d’imaginaire mérite d’être interrogé en classe.

Le biais du survivant : une visibilité trompeuse

Le monde de l’influence parle beaucoup de lui-même. De nombreuses vidéos FAQ, vlogs ou contenus « coulisses » exposent la vie quotidienne, les revenus ou les méthodes de travail des influenceur·euses. Ces contenus sont souvent très suivis, et les élèves les connaissent bien.

Mais ces récits sont biaisés : ce sont celles et ceux qui ont réussi à capter l’attention qui racontent leur histoire. Or, dans une économie de l’attention, la visibilité est inégalement répartie : une poignée de créateur·rices concentre l’audience, tandis que la majorité reste invisible.

Dans cette logique de winner takes it all, une minorité concentre l’essentiel des revenus et fixe les standards de production, que les autres tentent ensuite d’imiter, souvent sans disposer des mêmes ressources.

Quand les youtubeur·euses parlent argent

Il n’est pas rare que des créateur·rices très visibles parlent de leur activité, de leurs revenus ou de leur rapport à l’argent, contribuant ainsi à façonner l’image que l’on se fait du métier.

Inoxtag est l’un des youtubeurs les plus populaires chez les adolescent·es en France, connu pour ses défis extrêmes et sa chaîne à très gros budget (ex. : Kaizen, son film sur l’Everest). Dans une vidéo FAQ avec Le Bouseuh (lui aussi youtubeur et streameur), ils répondent à une question récurrente de leur public : combien gagne un·e youtubeur·euse ? Leur ton est détendu, mais ils livrent des éléments concrets et chiffrés sur la rémunération des créateur·rices de contenus, tels que eux les perçoivent ou les vivent.

Entre 3:01 à 5:11, les deux youtubeurs détaillent différentes sources de revenus :

  • Le CPM (coût pour mille vues) : entre 6 € et 15 €, selon les thématiques.
  • Les OP (opérations sponsorisées) : entre 20 000 et 40 000 € pour 1 million de vues.
  • Le merchandising : notamment à travers leurs propres marques de vêtements ou produits dérivés.
  • Les vues sur TikTok ou les revenus Twitch (plus faibles).
  • L’importance du nombre de vues mensuelles, et non du nombre d’abonné·es.

Les chiffres et exemples cités ici reflètent la réalité des créateur·rices les plus visibles et les mieux rémunéré·es. Ils ne sont pas représentatifs de l’ensemble des influenceur·euses, dont beaucoup gagnent peu ou pas d’argent avec leurs contenus.

Ils expliquent aussi que publier très souvent peut permettre de générer un revenu suffisant pour en vivre, parfois dès 70 000 abonné·es, à condition de produire beaucoup et régulièrement.

Si les chemins de monétisation sont divers — revenus publicitaires versés par la plateforme, placements de produits, merchandising, appels aux dons — ils ont un point commun : pour gagner de l’argent, il faut d’abord réussir à attirer et/ou fidéliser une audience.

Avec vos collègues et vos élèves, vous pouvez discuter des enjeux économiques liés à la création de contenus. Voici quelques questions qui offrent une porte d’entrée sur ce sujet :

  • D’où vient réellement l’argent que touchent les créateur·rices ? Faire émerger les différentes sources : rémunération publicitaire par la plateforme, partenariats, merchandising, dons, abonnements…
  • Quels sont les critères qui influencent cette rémunération ? (taille de l’audience, engagement, adéquation avec l’image de la marque, fidélité de la communauté…)
  • Toutes les plateformes rémunèrent-elles et avec quelles différences ? (différencier YouTube, TikTok, Twitch VS Instagram ou Snapchat)
  • Comment fonctionne la rémunération des plateformes ? → Voir le lien avec la publicité ciblée, souvent invisible pour les jeunes (cf. Module 1)
  • Imaginez comment introduire à la classe la notion de biais du survivant : on voit surtout celles et ceux qui ont réussi à capter l’attention, pas la masse invisible.

Regardez la vidéo YouTube suivante pour en faire une lecture critique :

Cette courte vidéo des Échos Start (9 min 23) démonte les idées reçues sur les revenus des créateur·rices de contenus. Elle met en lumière l’écart important entre la visibilité perçue sur les réseaux et la réalité du modèle économique de la majorité des influenceur·euses.

Les Échos Start, « 85 % des influenceurs gagnent moins que le SMIC, pourquoi ? »
Publiée le 13 novembre 2024, Durée : 9 min 23

  • À retrouver dans le module 1 : les principaux modèles économiques des plateformes, et les sources de revenus des créateur·rices.
  • À retrouver dans le module 2 : le fonctionnement des algorithmes de recommandation, l’importance des miniatures, titres et métriques, les tests A/B (M2.4).

À retenir

  • Très peu de créateur·ices de contenu vivent réellement de cette activité.
  • La principale source de revenus des créateur·rices sont les partenariats avec des marques et non la rémunération par les plateformes.
  • Le biais du survivant fausse les représentations : seuls ceux et celles qui ont réussi à percer racontent leur histoire, la majorité, elle, reste invisible.
  • Émerger et capter l’attention demande bien plus qu’une bonne idée : il faut maîtriser codes, métriques et logiques algorithmiques de chaque plateforme.