Le régime de la fidélisation

Et si l’attention ne cherchait pas toujours la surprise, mais la continuité ?

Regarder le journal télévisé chaque soir, ouvrir la même application météo au réveil, suivre chaque semaine le live de sa streameuse préférée (une créatrice de contenu qui diffuse des vidéos en direct)… Ces gestes, souvent perçus comme des automatismes insignifiants, révèlent en réalité un régime attentionnel bien particulier : celui de la fidélisation. Ancré dans la répétition et la familiarité, ce régime est l’un des plus anciens que les médias aient cultivé et ce bien avant l’ère numérique. Il repose sur des attachements stables et des certitudes rassurantes : on sait ce qu’on va trouver, et c’est précisément pour ça qu’on revient.

Attachements + Certitudes

La fidélisation est le régime attentionnel le plus ancien, enraciné dans des pratiques culturelles et sociales stables, comme les rituels religieux ou les médias de masse du XXe siècle. Il combine attachements et certitudes et crée des environnements familiers, protecteurs, où l’attention est stabilisée par la répétition. Dominique Boullier rappelle que « ce régime d’attention nécessite des médias de masse » qui fidélisent les foules et des indices de reconnaissance : jingle, animateur, ton identique, etc.

Avec le numérique, la fidélisation s’incarne dans des routines comme le visionnage régulier d’une série, la consultation d’une appli ou la lecture quotidienne d’une newsletter.

Chez les jeunes, elle prend aussi la forme du suivi assidu d’un·e influenceur·euse, de l’attente d’un live hebdomadaire, du visionnage systématique des nouvelles vidéos d’une chaîne dès leur publication, ou encore de la consultation quotidienne des stories sur Instagram ou Snapchat. On ne consomme pas seulement un contenu : on s’attache à une figure, à un univers, à des formats reconnaissables. La répétition installe une continuité qui structure l’attention dans la durée.

Objectif : construire une continuité rassurante face à un monde saturé d’incertitudes.

Les systèmes de recommandation algorithmique renforcent ces logiques : en s’appuyant sur nos interactions passées (abonnements, likes, temps de visionnage), ils proposent en priorité des contenus proches de ceux déjà consultés. Cette personnalisation consolide nos habitudes et rend certains univers plus visibles que d’autres. Les attachements ne se construisent donc pas uniquement par affinité culturelle : ils sont aussi structurés par des choix techniques intégrés aux plateformes.

Dominique Boullier explique le régime attentionnel de la fidélisation :

Questions à se poser :

  • L’usage est-il routinier, ritualisé, récurrent ?
  • Y a-t-il une adhésion à un univers connu — qu’il s’agisse d’une marque, d’une personnalité ou d’un format qui se décline en épisodes, rendez-vous ou publications régulières ?
  • Est-ce que l’attention est mobilisée sans effort, presque comme un réflexe ?
  • Ce contenu est-il ancré dans un cadre collectif ou affectif stable (famille, cercle social, communauté en ligne) ?
  • Le contenu renforce-t-il des croyances ou des préférences déjà installées, plutôt que d’en introduire de nouvelles ?

Les indices médiatiques du régime de la fidélisation :

  • Des repères stables et reconnaissables : Il s’agit des éléments formels qui rendent un contenu immédiatement identifiable et prévisible. Format identique d’un épisode à l’autre, décor récurrent, ton familier, personnalité centrale, habillage visuel constant, gimmicks, jingle ou phrase-signature : ces ingrédients créent un cadre stable qui réduit l’incertitude.
  • Un accès ritualisé : Le contenu est conçu pour s’inscrire dans une routine régulière. Rendez-vous hebdomadaire, publication quotidienne de stories, épisode publié chaque vendredi, live à heure fixe, streaks sur Snapchat : ces dispositifs favorisent une fréquentation répétée et installent un temps médiatique structuré.
  • Des dispositifs techniques qui renforcent les habitudes : Certains outils facilitent et renforcent le retour vers les mêmes contenus. Abonnements, notifications activées, recommandations basées sur les visionnages précédents, mise en avant prioritaire des comptes déjà suivis : ces mécanismes techniques stabilisent les trajectoires d’attention.
  • Une logique de reconnaissance et d’appartenance : Le public retrouve un univers familier auquel il s’identifie. Humour récurrent, références internes comprises par la communauté, valeurs partagées, codes visuels cohérents : ces éléments nourrissent un sentiment d’appartenance et renforcent l’attachement.

Les indices médiatiques sont les « ingrédients » observables d’un contenu. Les repérer, dans une démarche d’éducation aux médias, permet d’identifier dans quel registre on se situe et, dans ce cas-ci, quel type d’attention est sollicité.

Exemples :

  • Regarder le JT sur TF1 chaque soir en famille
  • Être abonné·e à une chaîne YouTube qu’on suit depuis des années
  • Écouter chaque semaine un podcast avec les mêmes chroniqueur·ses
  • Consulter la même appli météo chaque matin, par habitude plus que par choix réfléchi
  • Acheter toujours la même marque parce qu’ « on a toujours fait comme ça »

Les vlogs, contraction de « video blog », soit des vidéos dans lesquelles un créateur ou une créatrice filme son quotidien, ses aventures ou ses réflexions de manière régulière, sont un exemple typique du régime de fidélisation. Leur force repose sur la récurrence et la familiarité : on revient chaque semaine retrouver la même personne, dans le même cadre, avec les mêmes codes. Cette régularité crée un attachement fort, proche de celui qu’on peut avoir pour une série ou une émission de radio qu’on suit depuis des années. Peu de surprises, mais beaucoup de continuité, c’est précisément ce qui fidélise. »

Maintien d’une bulle identitaire, forte charge émotionnelle mais peu de surprise → certitudes + attachement.

À retenir

  • La fidélisation repose sur la répétition et la familiarité : on revient précisément parce qu’on sait ce qu’on va trouver.
  • Ce régime combine attachement (lien affectif) et certitude (format stable, repères connus). Il répond à un besoin humain réel de continuité.
  • La fidélisation structurait déjà les médias de masse. Malgré la profusion actuelle de contenus, nos usages restent organisés autour d’habitudes stables. La différence aujourd’hui tient à leur personnalisation et à leur organisation par des algorithmes personnalisés.
  • À repérer : usage routinier, repères stables (format, personnalité récurrente), renforcement de préférences existantes.

Boullier, D. (2020). Comment sortir de l’emprise des réseaux sociaux. Le Passeur.
Léna Situations. (n.d.). Playlists [YouTube channel playlists]. YouTube.