Le régime de l’immersion

Plonger dans un univers. S’y abandonner. Perdre la notion du temps. Bienvenue dans le régime de l’immersion.

Chez les adolescent·es, ce régime se manifeste lorsqu’une partie de jeu se prolonge sans qu’on s’en rende compte, qu’une série s’enchaîne, qu’un live est suivi pendant des heures — mais aussi lorsqu’on est absorbé·e dans un manga ou un roman. L’attention n’est ni dirigée vers un objectif précis ni déclenchée par une alerte : elle est happée par une expérience.

On s’attache à des personnages, à une ambiance, à un univers, tout en restant dans l’incertitude de ce qui va se passer ensuite. Comprendre l’immersion, ce n’est pas parler d’addiction, mais analyser ce qui rend certains univers si profondément absorbants.

Attachements + Incertitude

Dans la boussole de Boullier, l’immersion combine attachement et incertitude. Attachement, parce que l’on s’investit affectivement dans un univers, des personnages ou une communauté. Incertitude, parce que l’on ne sait pas exactement ce qui va advenir — et que cette attente nourrit le désir de rester.

L’immersion désigne un abandon volontaire à une expérience. Nous « accept[ons] d’être sous emprise, d’être pris à l’intérieur du monde de l’autre, le créateur », souligne Dominique Boullier. Ce régime n’est pas né avec le numérique : romans, cinéma, sagas littéraires ou séries télévisées cultivaient déjà cet « art de la narration et de l’identification » capable de « provoquer des émotions fortes » et de rassembler des communautés de fans.

Ce que le numérique transforme, c’est l’intensité et la continuité de cette expérience. Les jeux vidéo, en particulier, proposent des univers interactifs dans lesquels le ou la joueur·euse n’est pas seulement spectateur·rice mais acteur·rice : il ou elle agit, explore, décide. Cette implication renforce l’attachement tout en maintenant l’incertitude — que va-t-il se passer ensuite ? Vais-je réussir ? Que révèle la suite de l’histoire ?

Contrairement au régime de l’alerte, l’immersion privilégie la durée et l’engagement affectif. Certains dispositifs techniques et narratifs peuvent en renforcer la continuité (auto-play, cliffhangers), qui prolongent l’expérience et réduisent les moments de rupture.

Questions à se poser :

  • L’attention est-elle absorbée dans un univers cohérent, plutôt que dirigée vers un objectif précis ?
  • Y a-t-il un attachement affectif à des personnages, une ambiance ou une communauté ?
  • L’incertitude narrative (que va-t-il se passer ?) contribue-t-elle à maintenir l’engagement ?
  • L’expérience mobilise-t-elle fortement les émotions, au point d’estomper la perception du temps ou de l’environnement ?
  • Des dispositifs (techniques ou narratifs) limitent-ils les moments de rupture et favorisent-ils la continuité de l’expérience ?

Les indices médiatiques du régime de l’immersion :

  • Un univers cohérent et identifiable : l’immersion repose sur un monde construit avec ses codes propres. Personnages développés, esthétique reconnaissable, ambiance sonore spécifique, règles internes stables : ce cadre donne le sentiment d’entrer dans un univers qui a sa logique et sa profondeur.
  • Une dynamique de continuité : contrairement à l’alerte, qui fragmente, l’immersion installe une temporalité fluide où chaque étape appelle la suivante. Arcs narratifs, progression par niveaux, quêtes successives, formats longs ou sagas : l’expérience est conçue pour se déployer dans le temps.
  • Une mobilisation sensorielle : la sollicitation de plusieurs sens renforce la sensation d’être « dedans ». Images travaillées, musique enveloppante, sound design immersif, rythme narratif, parfois effets haptiques (vibrations, VR) : l’expérience ne se contente pas d’informer ou de surprendre, elle enveloppe et affecte.
  • Un engagement affectif et communautaire : l’attention devient investissement émotionnel. Empathie pour des personnages, tension dramatique, identification à un univers, sentiment d’appartenance à une communauté (fandoms, Discord, Twitch) : cet attachement donne envie de rester et de prolonger l’expérience au-delà du contenu lui-même.
  • Des dispositifs limitant les points de sortie : ils soutiennent la continuité de l’expérience en limitant les moments où l’attention pourrait se détacher. Auto-play, enchaînement automatique des épisodes, sauvegarde instantanée, recommandations liées au même univers : ces mécanismes réduisent les ruptures visibles.

Exemples :

  • Jouer plusieurs heures au jeu Fortnite avec ses ami·es en ligne.
  • Regarder Kaizen, le film du youtubeur Inoxtag où il gravit l’Everest : tension dramatique, récit épique.
  • Regarder l’anime One Piece pendant un week-end.
  • Faire chauffer une poêle avec un peu d’huile.
  • Participer à un live Twitch de 4 heures avec un ou une streamer·euse préféré·e.
  • Être plongé·e dans un podcast narratif émotionnel ou une expérience en réalité virtuelle.
  • Être captivé·e par une vidéo satisfaisante ou une vidéo ASMR.
  • Être absorbé·e par une lecture pleine de supsens.

Cette efficacité repose sur la complémentarité des mécanismes, pas sur un seul dispositif pris isolément.

Cette vidéo de sable « satisfying » relève du régime de l’immersion. Elle n’informe pas et ne cherche pas à provoquer une réaction immédiate : elle installe une expérience sensorielle continue. Gros plans, symétrie des formes, gestes précis, sons amplifiés : tout concourt à envelopper l’attention.

L’attachement ne passe pas ici par une intrigue complexe, mais par la cohérence perceptive de l’univers proposé. L’incertitude est subtile : on anticipe la coupe parfaite, l’écrasement final, la transformation de la matière. Le plaisir naît de cette tension douce entre attente et accomplissement.

On accepte alors de « se laisser porter » par l’expérience. Il ne s’agit ni d’alerte ni d’analyse, mais d’une immersion perceptive qui suspend le reste du monde pour quelques instants.

La pratique du split-screen

Capture d'écran d'une vidéo TikTok divisisée en deux partie : au dessus de l'image un homme parle et en dessous, on voit un jeu vidéo qui défile.

Certain·es créateur·rices de contenu ont bien compris la force de ce type de contenu. On voit depuis quelques années, de plus en plus de techniques utilisées pour garder les spectateur·rices sur les vidéos. L’une d’entre elles consiste à diviser l’écran de la vidéo en deux : d’un côté, le ou la créateur·rice va raconter une histoire, et de l’autre, on verra défiler la vidéo d’un jeu vidéo ou d’un contenu satisfaisant.

L’objectif ? Garder les personnes jusqu’au bout de la vidéo.

À retenir

  • L’immersion repose sur l’abandon volontaire à une expérience : on entre dans un univers au point, parfois, d’en perdre la notion du temps.
  • Ce régime combine attachement (investissement affectif dans un monde, des personnages ou une communauté) et incertitude (désir de savoir ce qui va se passer ensuite). Il privilégie la durée et l’intensité émotionnelle plutôt que la réaction immédiate ou l’analyse distanciée.
  • Présente bien avant le numérique, l’immersion est aujourd’hui amplifiée par des dispositifs qui prolongent l’expérience. Elle n’est pas problématique en soi : elle correspond à une réponse ordinaire à des univers narratifs et sensoriels bien construits.
  • À repérer : perte relative de la notion du temps, attachement à un univers cohérent, continuité de l’expérience, forte implication émotionnelle.