Le cerveau exploité par le design

Au-delà de la simple influence sur les choix ponctuels de l’utilisateur·rice, les plateformes vont plus loin : certaines plateformes numériques sont conçues pour structurer durablement les usages.

Elles s’appuient pour cela sur des mécanismes motivationnels et attentionnels bien documentés, liés à l’anticipation, à l’habitude et à la répétition des interactions.

L’enjeu est de comprendre comment certains choix de design favorisent des comportements fréquents, automatiques ou difficiles à interrompre.

Le conditionnement opérant : comment les conséquences d’une action influencent sa répétition

Le conditionnement opérant est un cadre théorique issu de la psychologie expérimentale, formalisé par B. F Skinner au milieu du XXᵉ siècle. Il repose sur une idée simple :

Un comportement a plus de chances de se reproduire en fonction des conséquences qui le suivent.

Autrement dit :

  • Lorsqu’une action est suivie d’une conséquence perçue comme positive (récompense, satisfaction, reconnaissance), la probabilité que cette action soit répétée augmente.
  • A l’inverse, lorsqu’une action est suivie d’une conséquence négative ou de l’absence de résultat, elle tend à diminuer.

Les travaux de B. F Skinner ont également montré que les comportements associés à des retours variables ont tendance à se maintenir plus longtemps que ceux associés à des retours systématiques.

Pourquoi l’incertitude renforce l’engagement ?

De nombreux travaux en psychologie montrent que l’anticipation d’un résultat joue un rôle central dans la motivation à agir, en particulier lorsque ce résultat est incertain.

Sur les plateformes numériques, tout est conçu pour entretenir cette incertitude :

  • Quand une interaction sera-t-elle valorisée ?
  • Qui a réagi à une publication ?
  • Quels contenus apparaîtront dans le fil d’actualité ?

Cette variabilité entretient l’engagement en rendant le moment de satisfaction imprévisible.

Des gestes simples associés à l’attente d’un contenu potentiellement satisfaisant

Chaque action, recquierant très souvent un effort minimal, peut produire un résultat intéressant, ou non :

  • L’actualisation d’un fil de contenu
  • Le défilement continu
  • La consultation régulière des notifications.

Trevor Haynes cite notamment le geste du « pull to refresh » (« tirer pour actualiser » en français), comme un équivalent numérique de la poignée de la machine à sous : un mouvement simple et répétitif, mais hautement conditionnant. Le cerveau associe ce micro-effort à la possibilité d’une gratification.

Le scroll infini obéit à la même logique : il fonctionne également comme un distributeur aléatoire de contenus. À chaque glissement de doigt vers le bas, l’utilisateur·rice espère tomber sur un contenu satisfaisant, drôle, touchant ou intéressant et anticipe donc une récompense.

Usage intensif, habitude ou addiction ?

Certains chercheurs et lanceurs d’alerte comparent les mécanismes utilisés par les plateformes numériques à ceux observés dans d’autres environnements conçus pour capter l’attention, comme les jeux d’argent :

« Facebook, Snapchat et Instagram exploitent les mêmes circuits neuronaux que ceux activés par les machines à sous ou la cocaïne. » – Trevor Haynes, chercheur à Harvard.

À vous de jouer

Veuillez répondre à la question suivante.

Pensez-vous que l’addiction aux plateformes numériques et aux écrans est reconnue par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ?

a) Oui

b) Non

a) Oui

L’addiction aux jeux vidéo a été reconnue en 2018 comme maladie par l’OMS. On parle alors d’addiction comportementale, différente de celle liée à la cocaïne ou aux jeux d’argent.
En revanche, d’un point de vue scientifique, l’addiction aux plateformes numériques, et aux écrans en général, n’est pas reconnue officiellement comme un trouble. On ne peut donc pas, à ce jour, parler de dépendance au sens clinique du terme.

Il est essentiel de distinguer plusieurs situations souvent confondues :

  • Un usage fréquent ou intensif : passer beaucoup de temps sur les écrans, ce qui est aujourd’hui courant dans de nombreux contextes (travail, loisirs, communication, etc.).
  • Des habitudes fortement ancrées : consulter régulièrement certaines applications, parfois de manière automatique.
  • Addiction au sens médical, qui répond à des critères diagnostiques précis.

Ces situations ne relèvent pas du même phénomène.

À retenir

  • Certains choix de design favorisent l’anticipation, la répétition et l’automatisation des usages.
  • L’incertitude et la visibilité de la progression renforcent l’engagement.
  • L’usage intensif des écrans ne signifie pas qu’il s’agit d’une addiction. Il est primmordial de différencier usage fréquent, habitude et dépendance.
  • Skinner, B. F (1953). Science and Human Behavior.
  • Eyal, Nir (2014). Hooked: How to Build Habit-Forming Products.
  • Haynes, Trevor (2018). Dopamine, Smartphones & You: A battle for your time.