Vers une expérience sans friction et une navigation sans fin

Pourquoi est-il parfois si difficile de s’arrêter de faire défiler du contenu ?
Dans cette leçon, découvrez comment certains choix de design sont pensés pour retenir notre attention le plus longtemps possible.

Le fil d’actualité : un point d’entrée stratégique 

Tristan Harris, un ancien designer chez Google devenu lanceur d’alerte et président du Center for Human Technology, souligne que le fil d’actualité est au cœur de toutes les plateformes sociales.

« L’application Facebook ne vous permet pas d’y accéder sans passer d’abord par le fil d’actualité […], et ce, de manière délibérée. »

« Les fils d’actualité sont délibérément conçus pour se remplir automatiquement de raisons de vous faire défiler, et pour éliminer toute raison de faire une pause, de reconsidérer ou de quitter. »

Tout est pensé pour inciter l’utilisateur·rice à consommer du contenu dès l’ouverture de l’application. Ce fil d’actualité agit comme une rampe d’accès fluide vers un flux ininterrompu de contenus, permis par le scroll infini.

Un design conçu pour un usage sans fin, sans effort

Le scroll infini est un mode d’affichage dans lequel les contenus se chargent automatiquement à mesure que l’on fait défiler l’écran, sans fin visible ni arrêt explicite. Conçu pour fluidifier la navigation, il supprime les repères habituels, qui permettent naturellement de s’arrêter ou de faire une pause.

En réduisant les points d’arrêt naturels, le scroll infini limite la friction, c’est-à-dire les micro-interruptions (temps d’attente, clic à effectuer, action à valider) qui freinent l’engagement. Or, plus la navigation est continue, moins l’utilisateur·rice est incité·e à interrompre sa consultation, à prendre du recul ou à quitter l’application.

Ce mécanisme est particulièrement efficace sur smartphone. Le défilement avec le pouce est un geste simple, rapide et facilement répétable, tandis que la taille réduite de l’écran n’affiche qu’un nombre limité d’éléments à la fois, incitant à faire défiler fréquemment. À l’inverse, sur ordinateur, l’usage d’une molette ou d’un pavé tactile, ainsi qu’un affichage plus large, introduisent davantage de pauses naturelles dans la navigation.

Pagination VS scroll infini 

Avant la généralisation du scroll infini en 2006 par l’ingénieur américain Aza Raskin, la pagination dominait comme principal mode de navigation : les contenus sont divisés en pages successives, que l’on explore manuellement, étape par étape.

Ce mode de navigation structurant permet à l’utilisateur·rice de se repérer facilement, de mieux contrôler la navigation ou d’accéder à une section précise du contenu.

Certaines expériences bénéficient d’un défilement sans fin, tandis que d’autres ont besoin de ruptures et d’une structure claire. Ces deux systèmes ont chacun leurs avantages, et leur utilisation varie selon les objectifs du site et les attentes des utilisateurs et utilisatrices.

À vous de jouer

Veuillez répondre à la question suivante.

Selon vous, quel mode de navigation est le plus répandu dans le e-commerce et les sites qui proposent des offres d’emploi ?

a) La pagination

b) Le scroll infini

a) La pagination

Dans le e-commerce ainsi que les sites qui proposent des offres d’emploi, la pagination est très répandue. Elle permet de filtrer, classer et parcourir les produits de manière ciblée. Ci-dessus, vous avez l’exemple d’Amazon.

Les visiteur·euses de ces plateformes cherchent souvent un article précis et souhaitent visualiser uniquement les résultats les plus pertinents à leur recherche.

Il peut être intéressant d’inviter les élèves à comparer le scroll infini et la pagination à partir de deux interfaces concrètes : par exemple Google Images (pagination) et TikTok (scroll infini).

Demandez-leur d’observer leurs différences : Dans quelle interface a-t-on le plus tendance à s’arrêter ? Laquelle donne le plus de contrôle sur sa navigation ? Pourquoi la quasi-totalité des réseaux sociaux utilisent-ils aujourd’hui le scroll infini plutôt que la pagination ?

En bref, si le scroll infini privilégie la fluidité, la pagination offre un avantage tout aussi précieux : la structure.

Néanmoins, une étude menée par HubSpot en 2016 a révélé que les pages adoptant le scroll infini généraient un taux d’engagement, c’est à dire un niveau d’interaction des utilisateur·rices avec le contenu, significativement plus élevé que celles reposant sur une navigation paginée.

Scroll infini et algorithmes de recommandation : une combinaison fréquente

Couplé aux algorithmes de recommandation, le scroll infini devient un levier redoutablement efficace pour retenir l’attention de l’utilisateur dans la durée.

Imaginons TikTok sans algorithme de recommandation : les vidéos défileraient de manière aléatoire, sans lien avec les goûts ou les habitudes de l’utilisateur·rice. Résultat : le taux d’engagement serait moindre.

À l’inverse, si TikTok conservait son algorithme de recommandation mais supprimait le scroll infini, l’utilisateur·rice devrait cliquer manuellement pour passer d’une vidéo à une autre. Cela ralentirait l’expérience et réduirait fortement l’immersion.

Ce qui rend TikTok particulièrement efficace, c’est précisément la combinaison des deux mécanismes :

  • les systèmes de recommandation déterminent quels contenus proposer
  • le scroll infini détermine comment les enchaîner, sans interruption.

Cette efficacité repose sur la complémentarité des mécanismes, pas sur un seul dispositif pris isolément.

Aza Raskin : l’inventeur repenti

Près de vingt ans après l’apparition du scroll infini, son inventeur porte aujourd’hui un regard critique sur certains effets possibles de ce mécanisme sur les usages numériques, sans pour autant remettre en cause son intérêt fonctionnel ni ses apports en matière de navigation.

Dans ses prises de parole publiques, Aza Raskin explique que son intention initiale était d’améliorer la fluidité de l’expérience utilisateur·rice. Avec le recul, il s’interroge toutefois sur les conséquences d’une navigation continue lorsqu’elle est combinée à d’autres mécanismes favorisant un usage prolongé.

C’est dans cette perspective qu’il travaille aujourd’hui sur des pistes d’amélioration du design, visant à mieux rééquilibrer confort d’usage et capacité d’arrêt volontaire. Parmi les idées évoquées figurent des dispositifs introduisant progressivement des ralentissements ou des signaux de pause, afin de redonner à l’utilisateur·rice davantage de contrôle sur son attention et son temps d’écran.

Scroll infini et autoplay en tandem

Un autre mécanisme, présent sur de nombreuses plateformes, simplifie drastiquement la consommation : l’autoplay, ou « lecture automatique » en français.

Fonctionnalité largement utilisée par les plateformes de streaming et les réseaux sociaux, l’autoplay permet de lancer automatiquement un contenu sans que l’utilisateur·rice ait besoin d’interagir.

C’est désormais un réglage par défaut sur de nombreuses plateformes comme Netflix, YouTube, Spotify ou Deezer.

L’objectif est similaire à celui du scroll infini : maximiser l’engagement en réduisant toute friction ou moment d’hésitation.

En enchaînant automatiquement le contenu, la plateforme rend l’expérience utilisateur·rice fluide et continue, rendant plus difficile pour ce dernier d’avoir une consommation raisonnée.

Un exemple typique de l’influence de l’autoplay : le binge-watching

Parmi les usages associés à la l’autoplay, le binge-watching, que l’on pourrait traduire en français par « visionnage compulsif » ou « marathon de visionnage », est souvent cité. Cette pratique s’est développée avec l’essor des plateformes de streaming comme Netflix, Amazon Prime , ou Disney+.

Sur ces plateformes, un nouvel épisode démarre automatiquement quelques secondes après la fin du précédent. L’utilisateur·rice n’a pas besoin d’intervenir pour poursuivre le visionnage. L’enchaînement se fait sans interruption. Ce fonctionnement facilite le visionnage de plusieurs épisodes et influence la durée de consultation, sans pour autant imposer un comportement spécifique.

Des usages perçus différemment selon les contenus

Les plateformes musicales comme Spotify ou Deezer reposent elles aussi largement sur la lecture automatique. Une fois une playlist ou un album terminé, de nouveaux morceaux sont lancés automatiquement, en cohérence avec les habitudes d’écoute.

Dans ce contexte, l’autoplay est souvent perçu comme un service utile : il permet d’accompagner une activité (travail, transport, détente) sans nécessiter d’interactions fréquentes. Ce même mécanisme peut donc être socialement valorisé ou critiqué différemment, selon le type de contenu et l’usage associé :

  • écouter de la musique en continu est souvent considéré comme normal et acceptable
  • enchaîner des vidéos ou des épisodes est plus fréquemment questionné.

Ce n’est donc pas l’autoplay en lui-même qui est jugé, mais le type de contenu qu’il accompagne et l’attention qu’il mobilise.

À vous de jouer

Veuillez répondre à la question suivante :

Le binge-watching est une pratique bien connue des jeunes. Mais connaissez-vous le speed-watching ? De quoi s’agit-il ?

a) Regarder plusieurs écrans simultanément

b) Regarder uniquement des vidéos très courtes

c) Regarder des vidéos à vitesse accélérée

c) Regarder des vidéos à vitesse accélérée

Le speed-watching consiste à visionner des vidéos, séries et films à une vitesse supérieure à la normale (souvent entre 1,25x et 2x) pour consommer plus de contenu en moins de temps. Aujourd’hui, 30 % des utilisateur·rices y auraient recours.

Entre régulation et plaisir d’usage

Une étude de l’Université de Chicago a examiné l’effet de la lecture automatique sur Netflix. Les chercheur·euses ont observé que la désactivation de l’autoplay s’accompagnait, chez une partie des utilisateur·rices, d’une diminution du temps de visionnage et d’une plus grande attention portée à la durée de consommation des contenus.

Le simple fait de devoir lancer manuellement un épisode introduit une pause réflexive, qui peut amener l’utilisateur·rice à s’interroger sur son envie de continuer ou non.

Les retours d’expérience montrent des situations contrastées. Certain·es utilisateur·rices indiquent que la désactivation de l’autoplay les aide à mieux réguler leur temps d’écran, en les invitant à marquer des pauses plus fréquentes. D’autres choisissent au contraire de conserver l’autoplay, en raison du confort, du plaisir ou de la détente que procure un visionnage fluide, sans interruption ni action répétée.

Ces observations mettent en lumière un point important : la compréhension des mécanismes techniques ne conduit pas nécessairement à une modification des pratiques. Les usages numériques répondent aussi à des motivations positives, comme le divertissement, le repos ou le besoin de relâchement.

À retenir

  • En supprimant les pauses naturelles, le scroll infini et l’autoplay favorisent une consommation continue et rendent l’arrêt volontaire plus difficile.
  • En combinant algorithmes de recommandation + scroll infini + autoplay, les plateformes maximisent le temps d’écran et l’engagement.
  • Un même mécanisme peut être perçu comme utile ou problématique selon le type de contenu, le contexte d’usage et l’attention mobilisée : comprendre ces différences est essentiel pour développer un regard critique sur les pratiques numériques.