Capitaliser sur les émotions fortes

Si les contenus viraux fonctionnent si bien, ce n’est pas par hasard. Ils savent parler à nos émotions. Et les émotions, c’est le carburant du régime attentionnel de l’alerte : elles déclenchent des réactions immédiates, sans effort cognitif. Quand on rit, qu’on s’indigne ou qu’on est surpris, on réagit spontanément : on clique, on commente, on partage.

Surprise, rire, joie, tristesse, peur, colère, dégoût, empathie, fascination… ce sont les émotions les plus adaptées à l’architecture algorithmique des plateformes. Elles stimulent une réaction rapide. C’est bien souvent ce que les utilisateur·trices en quête d’évasion et de divertissement cherchent et trouvent dans les flux des reels, notamment. 

  • Surprise : dévoiler une tournure inattendue dans une histoire ou une annonce choquante attire l’attention et pousse l’internaute à le partager pour susciter la même réaction chez les autres. (“Ce qu’il se passe après va vous choquer”).
  • Rire : l’humour simple, visuel, absurde, qui déclenche un réflexe de partage (mèmes, chutes, blagues). La personne qui diffuse un contenu qui faire rire le fait souvent aussi pour illustrer sa personnalité et rallier une communauté qui comprend son humour. La dimension d’identification à un groupe social qui partage cet humour est très forte.
  • Colère et indignation : rien de tel qu’un scandale ou qu’un sujet qui fâche pour faire exploser les vues (vidéos d’injustices qui suscitent la révolte).
  • Empathie : histoires touchantes, animaux attendrissants, personne triste à consoler, défis solidaires (« Elle donne son repas à un inconnu », « Il retrouve son chien après 3 ans »).
  • Peur : elle peut susciter un sentiment d’urgence ou de vigilance, incitant le public à agir rapidement.
  • Joie : moments de réussite, surprises positives, annonces heureuses, célébrations.

À vous de jouer !

Selon vous, quelles émotions sont les plus faciles à activer ? Pourquoi ?  

Des études montrent que la colère génère le plus de partages, car elles suscitent des réactions immédiates. Mais le rire et l’attendrissement favorisent la fidélisation : on revient vers une créatrice ou un créateur de contenu qui nous fait sourire régulièrement.

Activer des instincts… pas toujours glorieux

Au-delà des émotions “brutes”, ces formats exploitent aussi des ressorts profondément sociaux :

  • Identification et projection (“On a tous connu ça…”).
  • Altruisme (“Partagez pour aider cette cause”).
  • Curiosité (“Il ouvre une boîte vieille de 100 ans”).
  • Voyeurisme (“Voici ma morning routine”).
  • Indignation morale (“Regardez comment on traite ces animaux”).

Ce sont des leviers façonnés par nos cultures, nos valeurs et nos attentes. Une vidéo “scandaleuse” ne choque que si elle transgresse des règles qu’une communauté partage. 

Si l’on y applique la boussole de Dominique Boullier, on peut voir que ces stratégies appartiennent principalement aux régimes d’alerte (stimuli rapides, émotions fortes) et d’immersion (quand la tension dramatique et l’émotion prolongée maintiennent l’engagement), mais que la fidélisation entre aussi en jeu : rire et empathie renforcent l’attachement affectif, car on revient vers ce créateur “qui nous fait du bien” ou “qui nous fait vibrer”.

En résumé, les émotions sont devenues une matière première pour l’économie de l’attention. Elles organisent le design des formats, la hiérarchisation des contenus par les algorithmes, les sujets de prédilection et la manière dont on raconte une histoire.

À faire avec les élèves

  • Analyse d’une vidéo TikTok virale : quelles émotions mobilise-t-elle ? par quels choix formels la vidéo suscite-t-elle ces émotions ?
  • Classement par intensité émotionnelle : surprise, joie, tristesse, colère… Qu’est-ce qui marche le mieux selon les types de contenu (informatif, divertissant, argumentatif…) ?
  • Débat : Est-ce que tout ce qui nous fait réagir mérite notre attention ? Est-il éthique d’instrumentaliser nos émotions pour capter notre attention ? 

Pour aller plus loin 

Études de cas que vous pouvez aborder en classe par le prisme des émotions

Ces contenus visuels ou textuels, souvent humoristiques, circulent massivement en ligne en reprenant et en détournant des codes culturels partagés. On peut interroger leur rôle ambigu : outil d’expression collective ou arme idéologique ? D’un côté, ils permettent la créativité, la critique sociale et la connivence entre communautés ; de l’autre, ils peuvent véhiculer des stéréotypes, banaliser des violences symboliques ou amplifier des discours haineux sous couvert d’humour. Leur puissance virale repose sur une logique émotionnelle et simplificatrice, qui favorise la diffusion au détriment de la nuance. Enfin, ils posent une question démocratique : quand l’humour devient le vecteur principal d’information, que reste-t-il de la complexité du débat public ? quel intérêt de partager un même ? qui fait-il rire et comment ? Comment des communautés peuvent-elles se réapproprier des éléments de pop culture ? Déplier le fonctionnement sémiotique du même peut mener à une appropriation créative de cet outil. Un atelier créatif peut donc être envisager avec les élèves.

Ressource : À l’origine des « mèmes » | France Culture

Ce piège à clic qui tient en une image et une phrase suscitant l’indignation, l’admiration ou la pitié cible particulièrement les seniors. La publication devient vite une usine à commentaires en tous genres, oscillant entre une captation béate de nos émotions primaires et l’analyse fouillée de l’image… Le boomer trap est souvent l’appât idéal pour les arnaqueurs sévissant sur Facebook qui profitent ainsi de la fracture numérique des usager∙es plus vulnérables.

la mise en spectacle d’une bonne action charitable fait toujours réagir. Cette pratique interroge la frontière entre altruisme sincère et logique opportuniste, car elle transforme l’acte de donner en spectacle monétisable. Elle renforce la logique de l’économie de l’attention : la détresse d’autrui devient un levier narratif pour susciter des vues, des likes et fidéliser une communauté. Ces formats posent aussi un problème éthique : exploitent-ils la vulnérabilité des bénéficiaires ou participent-ils réellement à la solidarité ? Enfin, ils questionnent notre responsabilité en tant que spectateur·ices : regarder ces vidéos, les partager, est-ce soutenir une cause… ou nourrir un marché de l’émotion ? Pour décrypter cette stratégie pas si charitable : TikTok : le spectacle des bonnes actions – Le dessous des images – ARTE

Image d’illustration – ©LordHenriVoton / iStock

Pratique qui consiste à exposer en ligne ses émotions négatives (tristesse, solitude, détresse) pour attirer l’attention, générer de l’engagement ou obtenir du soutien. Elle soulève une ambiguïté éthique. Présentée comme une recherche d’authenticité et de soutien, elle peut aussi être perçue comme une stratégie opportuniste visant la visibilité et la monétisation. Cette tension entre vulnérabilité réelle et instrumentalisation émotionnelle interroge notre rapport à la sincérité dans l’économie de l’attention, où “être vrai” devient une ressource marchande. Elle expose également les jeunes à des risques : stigmatisation, harcèlement, mais aussi renforcement de normes genrées (attentes différenciées autour de l’émotionnel). Enfin, elle questionne les plateformes elles-mêmes, qui valorisent ces récits intimes parce qu’ils génèrent des interactions, alimentant ainsi une logique algorithmique du spectacle émotionnel. Quelles sont les limites entre authenticité, mise en scène et marketing de soi ?

Ressource : Entre détresse émotionnelle et popularité: études des représentations du sadfishing sur les réseaux sociaux et ses implications communautaires, genrées et économiques