Il n’y a pas d’alternative : l’économie de l’attention, un horizon indépassable ?

L’un des effets les plus profonds — et peut-être les plus insidieux — de l’économie de l’attention réside dans sa capacité à se présenter comme la seule voie possible. Parce qu’elle est omniprésente, ancrée dans nos usages quotidiens (des réveils aux notifications, des scrolls à table jusqu’aux vidéos regardées avant de dormir), cette économie fondée sur la captation de « notre temps de cerveau disponible » devient invisible. Elle s’impose non seulement comme un modèle dominant, mais comme un état de fait.

C’est ce que l’on pourrait appeler l’effet TINA : « There is no alternative« . Un slogan hérité du néolibéralisme, ici transposé au champ médiatique. L’idée qu’il existerait une seule manière d’informer, de produire, de diffuser, calibrée selon les logiques d’optimisation algorithmique (clickbait, émotion forte, polarisation, vitesse…), tend à écraser la diversité des possibles.

Or, ce formatage n’est pas seulement éditorial. Il est aussi formel et esthétique :

  • Des vidéos taillées pour TikTok ou Reels, avec les mêmes codes visuels, le même rythme, les mêmes « hooks ».
  • Des contenus pensés en fonction de l’algorithme, plutôt que du sujet ou de l’audience.
  • Une exigence implicite d’être “engageant” dès les premières secondes, sous peine d’être invisibilisé.

Cette homogénéisation des formats alimente l’idée que c’est ainsi qu’on capte l’attention, point barre. Et que vouloir faire autrement — proposer des formats plus longs, plus complexes, plus sobres, plus contemplatifs — serait voué à l’échec.

Mais c’est une prophétie autoréalisatrice. Si les créateur·ices, les journalistes, les enseignant·es, les institutions s’alignent sur ces standards parce qu’ils pensent ne pas avoir le choix, alors ils contribuent à verrouiller le système. Pourtant, des alternatives existent. Et elles ne sont pas marginales.

Pensons à :

  • Des chaînes YouTube qui font le pari de formats denses, nuancés, parfois longs, tout en restant accessibles.
  • Des initiatives de plateformes coopératives ou contributives, comme Framasoft, Peertube ou Mastodon, qui expérimentent d’autres logiques d’interaction.
  • Des ateliers pédagogiques où l’on apprend aux jeunes à façonner leurs propres régimes attentionnels, à choisir ce à quoi ils veulent consacrer du temps.

Ces alternatives montrent qu’on peut ralentir, approfondir, s’émouvoir autrement. Mais pour qu’elles prennent de l’ampleur, il faut les rendre visibles, les soutenir, les légitimer dans l’espace public.

Enseigner l’économie de l’attention, c’est aussi ouvrir des brèches dans ce sentiment d’inéluctabilité. C’est faire émerger une pensée critique et collective qui pose une question essentielle : À quoi voulons-nous accorder notre attention ? Et à quelles conditions voulons-nous le faire ?