Narration condensée et recyclage de tropes classiques

L’économie de l’attention valorise les récits qui accrochent vite et fort. Pour cela, les créateur·rices puisent souvent dans des tropes narratifs familiers : des structures déjà vues, déjà éprouvées… mais remises au goût du jour. Les créateur·rices compressent les structures narratives classiques — exposition, tension, climax, résolution — en quelques minutes, voire quelques secondes. Ce recyclage narratif est renforcé par des contraintes de tempsd’immédiateté et d’impact : il faut capter l’attention dans les premières secondes et la maintenir jusqu’à la fin. Le but : zéro temps mort, et un intérêt renouvelé à chaque instant. Cela transforme les formes narratives classiques en récits ultra-condensés, adaptés aux plateformes.

Pranks, trahisons, révélations, exploits, mystères, échecs, transformations : autant de motifs narratifs intemporels, déjà présents dans les tragédies grecques, les comédies de Molière ou les romans-feuilletons du XIXᵉ siècle, et que l’on retrouve ensuite dans le cinéma muet, les soap operas ou la presse à sensation.

Ce qui fonctionne, c’est la clarté du récit et sa capacité à évoquer rapidement une situation émotionnellement engageante. On reconnaît la structure dès les premières secondes, ce qui facilite l’entrée dans l’histoire. La tension dramatique, autrefois étalée sur plusieurs actes, est compressée. Les points de bascule se succèdent à une cadence effrénée, chaque moment cherchant à relancer l’attention.

À garder en tête

Les mêmes leviers émotionnels d’hier fonctionnent encore aujourd’hui, mais la vitesse et l’intensité se sont accrues, et la mise en scène est souvent calibrée pour exploiter les réactions immédiates (effet “wow”, choc, surprise, rire).

Rôle central de l’accroche narrative (« hook« )

Dans un environnement saturé de contenus, le début d’une vidéo est devenu un enjeu stratégique central. Ce moment d’accroche, appelé hook, vise à capter l’attention immédiate de l’internaute, souvent avant même qu’il ait le temps de réfléchir.

Dans l’économie de l’attention, l’accroche — qu’elle soit visuelle (miniature, titre) ou narrative (premières secondes de la vidéo) — joue souvent sur l’anticipation : on « vend » au spectateur une situation, un enjeu ou une émotion qui crée un horizon d’attente.

Des plateformes, des hooks différents

  • Sur TikTokYouTube Shorts ou Instagram Reels, la vidéo se lance automatiquement. Le hook est immédiat : une image marquante, une phrase intrigante, un geste inattendu. Tout se joue dans les 3 premières secondes pour éviter le swipe.
  • Sur YouTube “classique” ou Netflix, le visionnage demande un clic volontaire. Le hook repose alors sur la miniature (image + titre), parfois accompagnée d’un teaser ou d’une intro rythmée.

Mais une fois cliqué, le public reste seulement si les premières secondes confirment la promesse du visuel ou du titre.

Ici, un double enjeu :

  • Faire cliquer (visuel + promesse explicite ou implicite).
  • Faire rester (tension narrative, rythme, question ouverte…).

À vous de jouer !

1. Imaginez un mini-scénario pour une vidéo éducative (ex. : expliquer un concept scientifique ou historique) ou pour le lancement d’une séance de cours

2. Créez un hook de moins de 15 secondes qui pourrait capter immédiatement l’attention :

a. Phrase choc ou intrigante

b. Image ou mise en scène surprenante

c. Question ouverte qui pousse à rester

Un exemple pour vous inspirer :

Miniatures et clickbait

Le clickbait — ou « piège à clic » — traverse de nombreuses plateformes et formats, chacun l’adaptant à ses codes propres. Dans tous les cas, il repose sur un principe commun : créer un horizon d’attente fort… parfois au prix d’une rupture de contrat avec le spectateur.

Sur Youtube : l’art des miniatures qui font cliquer

Les miniatures et titres jouent un rôle central dans la performance d’une vidéo. Certain·es créateur·rices poussent cette mécanique très loin : tout est fait pour déclencher le clic et retenir l’attention, mais le contenu réel ne tient pas entièrement la promesse initiale. Ces techniques peuvent être vues comme une rupture du « contrat » implicite passé avec le public : si l’accroche fonctionne, elle crée une attente émotionnelle forte ; si cette attente n’est pas satisfaite, la frustration peut s’installer.

Mais certains créateurs assument cette tension et intègrent le twist ou le décalage comme un ressort narratif à part entière : le hook n’est plus seulement une promesse de contenu, mais un élément de l’histoire lui-même, parfois utilisé avec humour ou ironie (meta-hook).

Où est la limite ?

  • Quand la déception est telle qu’elle brise la confiance du public, on parle de clickbait au sens négatif.
  • Quand le décalage est clair et assumé, il peut devenir un style ou un jeu complice avec l’audience.

Une logique qui dépasse YouTube

Cette stratégie ne se limite pas aux créateurs ou aux influenceurs : elle est largement reprise dans les contenus en ligne, en particulier dans l’infodivertissement. On la retrouve aussi dans des médias journalistiques ou de grands groupes de presse, qui utilisent titres sensationnels ou mystérieux pour maximiser le clic. L’objectif est souvent double : attirer rapidement l’attention et générer du trafic, notamment pour des raisons publicitaires.

À garder en tête 

Le clickbait peut être efficace ponctuellement, mais une rupture répétée entre promesse et contenu réel érode la confiance du public.

Étude de cas – Narration condensée et “saillances” avec MrBeast

MrBeast: le roi du divertissement Youtube

Jimmy Donaldson, alias MrBeast, est l’un des créateurs les plus influents de YouTube. Originaire des États-Unis, il est suivi par des centaines de millions d’abonnés à travers le monde (avec des vidéos doublées dans de multiples langages). Sa marque de fabrique : des concepts spectaculaires, des budgets colossaux, et une narration ultra-efficace qui maintient le public accroché du début à la fin. 

À vous de jouer !

Regardez la vidéo de MrBeast intitulée « Train vs Énorme gouffre » Arrêtez le visionnage à 3 min 12.

Pendant ce visionnage, gardez en tête ces trois questions :

  • Qu’est-ce qui, dans la structure ou le montage, donne envie de continuer à regarder ?
  • Comment l’attention est-elle relancée régulièrement au fil des minutes ?
  • Quelles “saillances” (moments visuels, sonores ou narratifs frappants) vous semblent les plus marquantes ?

Une accroche immédiate (hook)

Le concept est annoncé en moins de 5 secondes, souvent avec une image spectaculaire et une phrase qui fixe clairement l’enjeu. Le spectateur sait instantanément de quoi il s’agit et pourquoi il doit rester.

  • Ex. : dès le départ, on voit un train prêt à dérailler sur un décor construit de toutes pièces. L’effet visuel + l’annonce du défi créent une tension immédiate.

Un rythme avec le moins de respirations possibles

Plans courts (2-3 sec), alternance rapide entre vues larges, gros plans, réactions des participants, inserts textuels et effets sonores. Chaque plan apporte une nouvelle information ou émotion.

  • On constate que sur les 3 premières minutes, chaque séquence apporte un rebondissement : nouvelle épreuve, surprise visuelle, suspense sur le résultat.

Une progression par paliers narratifs

La vidéo est pensée comme une succession de micro-climax : chaque étape augmente l’intensité ou introduit un twist. Cette montée constante maintient la curiosité et empêche la lassitude.

  • On commence par un défi simple, puis on ajoute de nouveaux obstacles ou enjeux, parfois imprévus, pour relancer l’attention.

Des “saillances” qui captent l’attention

La vidéo enchaîne les signaux visuels et sonores forts — couleurs vives, bruitages, mouvements brusques, zooms — qui se détachent du flux et captent le regard.

  • Ces pics sensoriels fonctionnent comme des “points d’accroche” dans le cerveau du spectateur, lui redonnant une impulsion attentionnelle toutes les quelques secondes.

Pour approfondir l’analyse, vous pouvez visionner l’analyse complète proposée par le Youtubeur Fabien Olicard dans sa vidéo « Analyse de Mister Beast (il ne laisse pas une seule chance au hasard…) ». Il y décortique chaque choix narratif et technique de manière détaillée, ce qui permet de mieux comprendre comment cette narration condensée est construite

Saillances et course aux armements attentionnels

Comme le rappelle Yves Citton, dans une interview de 2024 pour la chaîne Youtube “La fabrique sociale”, nos systèmes perceptifs sont particulièrement sensibles à ce qu’il appelle les saillances : un stimulus qu’on ne peut pas ne pas remarquer (bruit soudain, image qui clignote, changement de plan rapide, explosion visuelle ou sonore…). Dans un environnement concurrentiel, cette logique mène souvent à une course aux armements attentionnels : pour capter l’œil ou l’oreille, il faut faire plus fort, plus vite, plus frappant que les autres.

Or, cette surenchère tend à attirer l’attention vers ce qui est le plus criard, spectaculaire ou scandaleux, plutôt que vers ce qui nourrit une attention plus lente, contrôlée et réflexive.

Dans l’échange, l’interviewer évoque aussi la notion de piège multipolaire : chaque créateur optimise un facteur clé (ici, la captation immédiate) pour rester compétitif. Ceux qui ne suivent pas le rythme perdent en visibilité ; ceux qui suivent s’épuisent… et au final, la position relative reste la même, mais tout le monde a dépensé plus d’énergie et de ressources, au prix d’une fatigue attentionnelle généralisée chez les publics comme chez les producteurs.

Des goûts et régimes attentionnels en mouvement

Les publics ne se cantonnent pas à un seul type de narration ou de rythme : ils oscillent entre des formats ultra-dynamiques et saturés, et d’autres beaucoup plus lents, immersifs ou bruts. On peut ainsi passer dans la même journée d’une vidéo à la rétention optimisée façon MrBeast à un long podcast filmé où la conversation se déroule sans montage serré.

Cette alternance contribue à faire évoluer les tendances. Si les saillances et l’ultra-saturation continuent de structurer une large part des codes en ligne, on voit émerger, en contrepoint, des formats qui retournent ces logiques : plus bruts, plus simples, plus intimistes.

Un exemple frappant est celui de Tibo InShape, l’un des YouTubeurs français les plus connus, initialement célèbre pour ses vidéos de musculation énergiques, aux montages rapides et très scénarisés. Ces derniers temps, il a introduit dans sa chaîne des vidéos se voulant presque “retour aux sources” : tournées à l’iPhone, sans recherche esthétique poussée, et revendiquant cette spontanéité. Dans une vidéo de routine matinale, il prévient ainsi :

Désolé pour la qualité de la vidéo, pour le coup c’est vraiment amateur, c’est la vraie vie les gars. Je filme avec mon iPhone… Je fais un peu de la place parce qu’il y a mon chat qui vient se mettre ici, vous allez voir…


Tibo InShape, “MA MORNING ROUTINE EXTRÊME”, 2025.

Ces formats plus dépouillés cohabitent avec ses productions plus rythmées, montrant bien que la même audience peut apprécier, à des moments différents, des régimes attentionnels opposés : le spectacle calibré autant que l’instantanéité brute.

Les saillances ne font pas tout

Le concept de saillance (du latin saliens, « qui saute ») désigne un stimulus qui capte notre attention presque automatiquement — comme une lumière clignotante, une sirène ou un changement brusque d’image. Yves Citton l’utilise pour décrire ces accroches quasi réflexes, fréquentes dans les formats condensés (cuts rapides, sons percutants, visuels contrastés).

Mais ces saillances ne sont qu’un levier parmi d’autres : le levier de l’empathie à travers des figures incarnées ou des liens parasociaux ou encore des mécaniques qui relèvent de la ludification (que nous aborderons dans les prochaines leçons), jouent aussi un rôle clé. Miser uniquement sur des saillances risque d’user le public ; les combiner à d’autres modes de captation permet un engagement plus riche et durable.