Figures incarnées et relations parasociales

Selon l’enquête Deloitte de 2025 sur les tendances des médias de divertissement, 56% des jeunes de la génération Z intérrogé·es trouvent le contenu des médias sociaux « plus pertinent que les émissions de télévision et les films traditionnels », et qu’environ la moitié d’entre elleux ressentent un lien personnel plus fort avec les créateurs et créatrices de contenu qu’avec des personnalités de la télévision ou des acteurs et actrices. 

Les tendances du public jeune sont donc marquées par une appétence forte pour les contenus incarnés : une personne qui parle, qui raconte sa vie, qui semble proche et accessible. Cela donne le sentiment de nouer un lien privilégié, une relation personnelle avec le créateur ou la créatrice de contenu, alors que cette relation reste unilatérale : c’est ce qu’on appelle une « relation parasociale ».

On a l’impression de connaître quelqu’un qui, en réalité, ne nous connaît pas


Horton & Wohl, 1956

Un jeu d’échanges : « je me montre, tu me suis »

Ces formats fonctionnent parce qu’ils reposent sur une logique quasi anthropologique : le don et le contre-don. Le créateur “offre” du temps, des confidences, des instants de vie. En retour, la communauté “donne” des vues, des likes, des commentaires, des abonnements… et parfois même des contributions financières.

Cette dynamique crée un sentiment de dette symbolique : “Je vous dois bien ça” entend-on souvent dans les vidéos réponses aux abonnés ou les FAQ. Et ce n’est pas qu’une figure rhétorique : elle structure l’économie affective de la création en ligne.

  • MrBeast pousse cette logique à son paroxysme : exploits démesurés, défis spectaculaires… mais portés par une figure “proche”, “l’un des nôtres”, devenu star mondiale.
  • Nasdas transforme Snapchat en feuilleton : une vie de quartier scénarisée comme une série.

Ces récits font vibrer une corde sensible : celle de l’appartenance et du lien social. On ne vient pas seulement pour l’info ou le divertissement : on vient pour être avec quelqu’un.

Authenticité… ou mise en scène ?

Vlogs, stories, live streams… autant de formats qui projettent les viewers dans l’intimité d’une personne : on voit son « quotidien », ses galères, ses aventures, son évolution, ce qu’elle trouve drôle, ce qu’elle pense de telle chose… Sa liberté de ton est appréciée, un ton tantôt désinvolte, tantôt sur le ton de la confidence (« je vous raconte tout », « vous ne devinerez jamais », « j’ai réussi à… »), elle nous parle souvent depuis une pièce de vie intime (chambre à coucher, salon, cuisine…) et cultive un certain côté « fait maison » : face caméra, maquillage « au naturel », apparence négligée, mais pas trop. 

Vidéo Squeezie du 21 aout 2011, tournée dans sa chambre

11 ans plus tard, le studio de Squeezie par Anthony Authié, fondateur de Zyva Studio © Yohann Fontaine

C’est souvent dans leur chambre d’ado que les Youtubeurs à succès comme Squeezie ou Cyprien ont débuté, appuyant l’impression de proximité avec leur public. Une fois leurs chaines devenues célèbres, la professionnalisation de leur activité a transformé leur décor en un studio complet, ou en événements de grande ampleur, les poussant à jouer la carte de l’authenticité d’une autre manière, en montrant par exemple les coulisses de la production (« LES SECRETS DERRIÈRE MA VIDÉO AMONG US IRL ! (+ Game Bonus)” de Michou). 

Chez les créateurs et créatrices de contenu à succès, on comprend vite que cette authenticité est performée : tout est scénarisé pour paraître « naturel ». C’est un gage de confiance pour le public. En est-il seulement dupe ? 

Les influenceurs et influenceuses font parfois œuvre d’une réelle pédagogie lorsqu’il s’agit de montrer au public que leurs productions nécessitent beaucoup de travail, et donc d’investissement en temps et en argent. Les invitations à s’abonner, à liker, à faire un don, sont des façons pour le public qui les apprécie de les rétribuer. Dès lors, si l’authenticité crée de l’attachement, elle s’inscrit donc bien dans l’économie des réseaux sociaux.

Capitaliser sur la notoriété : un puissant “hook” attentionnel

Une autre clé de ce succès tient à la figure centrale : la personne. Miser sur un visage connu, un prénom familier, c’est une accroche narrative redoutable. Le simple fait d’afficher Squeezie, Michou, Amine ou Inoxtag dans un titre suffit souvent à déclencher un clic, non pas pour le contenu, mais pour la promesse de retrouver quelqu’un qu’on connaît déjà : par exemple, « Qui sera le dernier survivant ? (ft Amine, Michou et Matt) » sur la chaine d’Inoxtag. Cette mécanique renforce le régime de fidélisation : plus on “suit” une personne, plus son nom devient une marque, un signal fort dans l’océan de contenus. L’économie de la visibilité repose ainsi largement sur ces attaches affectives, qui transforment une personnalité en point d’ancrage attentionnel dans un flux saturé.

Créateurs et créatrices : pas les mêmes codes, pas les mêmes contraintes

L’authenticité, c’est l’argument massue des plateformes : “Soyez vous-même !” Mais ce “soi-même” ne se construit pas dans le vide, c’est une performance dont les codes sont très stéréotypés et à la fois mouvants. Comme le rappelle Judith Butler, « le genre est toujours un faire », une performance. Sur YouTube ou TikTok, « faire fille » implique un ensemble de gestes, de discours et de rituels qui vont bien au-delà de la simple présentation de soi : c’est un travail identitaire permanent, où l’expression personnelle s’accompagne d’une recherche de reconnaissance. Gestes, postures, choix des mots, décor… tout compte. Les travaux de Claire Balleys[1] montrent que les youtubeuses adolescentes comme EnjoyPhoenix (à ses débuts) ou aujourd’hui Lena Situation (dans son vlog d’aout) proposent des modèles d’identification puissants pour leurs pairs. Elles s’adressent à un public féminin du même âge, souvent depuis l’intimité d’une chambre, d’un salon, dans un ton de confession (« Je vous raconte tout », « Excusez mon absence », « Ne m’en voulez pas, mais j’ai pas fini 100% de ma todolist »). Ces contenus ne sont pas de simples divertissements : ils participent à un processus de légitimation sociale. Un enjeu central est de « choisir les figures auxquelles confier un rôle d’instance de légitimation de soi »[2]. Les vidéos deviennent ainsi un espace où se joue la validation d’un « soi acceptable ».

Miniature d’une ancienne vidéo de EnjoyPhoenix :

Capture d’écran d’un vidéo de Lena Situation :

Miniature d’une ancienne vidéo de Squeezie :

Miniature d’une vidéo de Michou :

Cette féminité affichée est pourtant cadrée par des normes implicites. Les créatrices insistent sur l’incontrôlable : « Je suis obligée de… », « C’est plus fort que moi ». Ce discours suggère la naturalité, alors qu’il traduit une forte intériorisation des standards : apparence impeccable, maquillage maîtrisé, tonalité positive. À l’inverse, la mise en scène de la masculinité reste marquée par la désinvolture, confirmant une division genrée des attitudes : la féminité exige un contrôle permanent, la masculinité valorise la spontanéité. Les hommes sont fréquemment représentés en ligne comme virils ou adoptant une figure protectrice, humoriste, sportif, sachant, séducteur, macho, courageux, prenant des risques…. Leur donnant un sentiment de légitimité à s’exposer. Jouer les comiques de service sur les réseaux sociaux ne relève pourtant pas, pour les garçons, de prédispositions naturelles ou de caractéristiques innées. [3]  C’est surtout le peu de risques encourus par ces derniers lorsqu’ils s’expriment qui les encouragent à plus « se lâcher » en ligne. Pour les filles, le « coût de l’expression » peut s’avérer exorbitant si la blague ou le positionnement idéologique ne plaît pas aux autres. Quand un gars rate sa vanne, il récolte au pire des moqueries. Quand une fille “sort du cadre”, l’addition peut être salée : insultes, attaques sexistes, cyberharcèlement. Rappelez-vous Ultia, harcelée depuis 2021 pour avoir dénoncé une blague sexiste d’Inoxtag. Une remarque lui a valu des torrents de haine[4]. 

À garder en tête

Le « coût de l’expression » [5] renvoie à l’idée que nous ne sommes pas tous et toutes égaux face à la prise de parole. Pour les femmes, il s’agit en permanence d’évaluer le rapport entre pertes et profits, ce qui minimise la proportion de femmes qui osent sortir du cadre normatif genré. Car suite à une mauvaise blague en ligne, elles ne s’exposent pas seulement à la moquerie, elles prêtent directement le flanc à des réactions sexistes parfois violentes

Image de la streameuse Ultia :

L’article de Claire Balleys et Camille Jutant (Genre, Sexualité & Société, 2019) souligne que les réseaux sociaux sont des lieux de socialisation genrée, où les pairs imposent des prescriptions implicites, où la moindre transgression peut déclencher des sanctions symboliques (critiques, moqueries, cyberharcèlement). Si ces espaces permettent l’affirmation identitaire, ils exposent particulièrement les filles à des violences : davantage de commentaires négatifs, focalisés sur l’apparence, et une forte dépendance aux codes marchands (sponsoring, partenariats). La promesse d’authenticité se heurte ainsi à une réalité : être soi, mais dans les limites imposées par la norme sociale de genre et la logique de la visibilité. Le sexisme de notre société trouve des voies royales sur nos plateformes, invisibilisant les créatrices de contenu : parmi les 100 vidéos les plus visionnées sur YouTube en France en 2022[6], seulement 8 sont issues de chaines gérées ou cogérées par des femmes. Dans près d’une vidéo sur deux, aucune femme n’est présente, tandis que l’inverse est vrai pour seulement trois vidéos sur les 100 où aucun homme n’apparait. Enfin, lorsque des femmes figurent dans ces contenus, elles sont principalement reléguées à des rôles secondaires, avec une présence limitée à l’écran.

L’illusion du “tout dire” : authenticité sous contrôle, voire monétisée

L’économie des plateformes de réseaux sociaux génère d’autres limitations de l’expression pour les créateurs et créatrices de contenus. Très peu abordent les véritables difficultés liées à leur activité : fatigue, troubles anxieux, dépression, précarité. Ces aspects restent en coulisses, car l’écosystème repose sur des contenus lissés, positifs et divertissants, qui correspondent aux attentes des marques et annonceurs et à une logique algorithmique qui les organisent. Le mot d’ordre : rester engageant, fun et léger. Les plateformes et les annonceurs valorisent la “good vibe” : les formats favorisant la proximité, mais limitant les discours trop critiques. Il est plutôt question de privilégier les réactions rapides, à faible coût cognitif. L’objectif du contenu est de faire défiler, faire vibrer, éviter de faire réfléchir trop longtemps. 

La parole engagée sur des sujets plus politiques reste donc très marginale sur les chaines à grande audience. Quand il faut prendre position, il s’agit de prendre le moins de risque possible, pour que ça ne soit pas couteux (pertes de vues / abonnées) : un vidéaste va se permettre d’avoir une parole engagée quand le sujet politique est inévitable ou la position plus convenue (comme les prises de positions contre le RN lors des législatives de 2024), ou encore quand la pression des associations féministes et d’une partie du public porte ses fruits. Squeezie va mettre 3 jours à réagir à la vague de cyberharcèlement ciblant Manon Lanza lors du GP Explorer 2, chose que les autres participants masculins (largement majoritaires) de la course se sont retenu de faire.

Les plateformes de réseaux sociaux ne sont donc pas un espace neutre, mais un théâtre de l’authenticité performée, où la liberté d’expression s’exerce sous contrainte des algorithmes, des pairs… et des annonceurs.

  • Les contenus incarnés séduisent les jeunes générations : 56 % de la Gen Z préfèrent les créateur·ices aux stars de la télé (étude Deloitte 2025).
  • Relations parasociales : on a l’impression de “connaître” un·e créateur·ice, même si la relation est unilatérale. Ce lien crée un fort attachement émotionnel.
  • Une économie du don/contre-don : le/la créateur·ice offre du temps et de l’intimité ; en retour, la communauté offre vues, likes, abonnements, dons (ex. Twitch, YouTube).
  • Un storytelling quotidien transforme les figures ordinaires en héros familiers, à la manière de la téléréalité (ex. MrBeast, Nasdas).
  • L’authenticité est souvent mise en scène : décors intimes, ton de confidence, mais aussi stratégie narrative et scénarisation.
  • Un puissant “hook” attentionnel : la notoriété devient un signal émotionnel fort dans le flux, renforçant les logiques de fidélisation.
  • Des injonctions genrées fortes : les filles sont plus surveillées, plus jugées, plus exposées à la violence symbolique et au sexisme. Leur “authenticité” doit rester dans les clous.
  • Le coût de l’expression n’est pas le même pour tous·tes : les femmes, minorités et personnes marginalisées paient souvent plus cher leur prise de parole.
  • Une authenticité filtrée : peu de place pour les difficultés réelles (fatigue, santé mentale), car les contenus doivent rester positifs pour plaire aux marques et aux algorithmes.
  • Les plateformes ne sont pas neutres : elles cadrent ce qui se dit, ce qui se montre, ce qui se monétise… et ce qui reste invisible.

À faire avec les élèves

En classe, comment en parler ?

  • Analyser des stories Instagram : qu’est-ce qui crée l’impression de spontanéité ? Quels choix formels sont opéré par la personne qui diffuse une story, dans quel but ? Qu’est-ce qui fait qu’on apprécie cette story ? Quelle relation entretenons-nous avec la personne qui la diffuse ? 
  • Étudier un live Twitch : comment le don (tips, subs) est-il ritualisé ? Quels gestes de reconnaissance de la part du créateur ?
  • Comparer deux vlogs (masculin vs féminin) : même authenticité ? Même attentes ? Même visibilité ? Ou normes différentes (apparence, ton, sujets abordés) ?
  • Questionner la dette symbolique : Qu’est-ce qu’un créateur “doit” à sa communauté ? Et inversement ?

Exemples pédagogiques qu’on peut analyser :

  • Format stories Instagram : utilisé par vos élèves → proximité forte, impression de “vrai”.
  • Daily vlog (ex. Antoine Blanco) : effet brut grâce à la fréquence.
  • Live Twitch : interaction parasociale en direct, économie du don et sentiment d’appartenance communautaire…
  • Q&A : “Je dois des explications à ma communauté” → renforce le lien. Par exemple : Michou et Elsa : les vidéos “on répond à vos questions”

[1] Claire Balleys, « L’incontrôlable besoin de contrôle », Genre, sexualité & société

[2] Claire Balleys, « “Je t’aime plus que tout au monde”. D’amitiés en amours, les processus de socialisation entre pairs adolescents », Thèse de doctorat sous la direction de la Prof. POGLIA MILETI Francesca, Université de Fribourg, 2012

[3] Média Animation, Chill & Play : quels enjeux de genre dans les loisirs connectés des ados ? , 2024, publication et outil d’animation.

[4] « Cyberharcèlement de la streameuse Ultia : un homme condamné à six mois de prison ferme, deux autres écopent de peines avec sursis », Libération

[5] Les Brutes, Le coût de l’expression, 2018.

[6] Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, La Femme Invisible dans le numérique : le cercle vicieux du sexisme, Paris, 2023, vie-publique.fr