Vers une expérience sans friction et une navigation sans fin
Le fil d’actualité : un point d’entrée stratégique
Tristan Harris, un ancien designer chez Google devenu lanceur d’alerte et président du Center for Human Technology, souligne que le fil d’actualité est au cœur de toutes les plateformes sociales.
L’application Facebook ne vous permet pas d’y accéder sans passer d’abord par le fil d’actualité […], et ce, de manière délibérée.
Les fils d’actualité sont délibérément conçus pour se remplir automatiquement de raisons de vous faire défiler, et pour éliminer toute raison de faire une pause, de reconsidérer ou de quitter.
Tout est pensé pour inciter l’utilisateur à consommer du contenu dès l’ouverture de l’application. Ce fil d’actualité agit comme une rampe d’accès fluide vers un flux ininterrompu de contenus, permis par le scroll infini.
Un design conçu pour un usage sans fin, sans effort
Le scroll infini est un mécanisme d’affichage dans lequel le contenu se recharge automatiquement à mesure que l’utilisateur fait défiler l’écran, sans fin visible ni interruption. Cette continuité visuelle, conçue pour offrir une navigation fluide, améliorant donc l’expérience utilisateur, supprime les repères naturels qui permettraient à l’utilisateur de s’arrêter ou de faire une pause.
Une étude du professeur américain Brian Wansink illustre parfaitement ce principe. Lors de son expérience, la moitié des participants mangeaient de la soupe dans un bol qui se remplissait automatiquement, sans qu’ils ne s’en rendent compte. Résultat : 73 % d’entre eux ont mangé significativement plus que ceux ayant un bol classique, faute de signal clair indiquant la satiété.
En supprimant les points d’arrêt naturels – comme tourner une page ou cliquer sur “page suivante” –, l’utilisateur se retrouve dans une boucle constante de consommation. L’absence de friction constitue un levier central dans la captation de l’attention.
Avez-vous déjà quitté une page web parce qu’elle mettait trop de temps à charger ? C’est un exemple typique de friction. Un temps d’attente, une action à valider, un bouton à cliquer : chaque micro-interruption peut freiner l’engagement de l’utilisateur. Les plateformes cherchent donc à minimiser ces frictions, en fluidifiant au maximum l’expérience, notamment avec le scroll infini. Plus l’utilisateur est dans un flux continu, moins il est susceptible de faire une pause, de réfléchir ou de fermer l’application.
Cette mécanique est présente sur tous les terminaux, mais elle est particulièrement efficace sur smartphone, pour plusieurs raisons. Faire défiler avec le pouce est un geste simple, intuitif, qui demande peu d’effort et facilement répétable à l’infini. À l’inverse, sur un ordinateur, le scroll nécessite l’usage d’une molette ou d’un trackpad, ce qui ralentit le rythme de consultation et introduit plus facilement des pauses naturelles dans la navigation. Par ailleurs, la taille réduite de l’écran sur smartphone limite l’affichage à quelques éléments à la fois, obligeant l’utilisateur à scroller fréquemment pour accéder à la suite. Sur un écran d’ordinateur, davantage de contenu est visible d’un seul coup d’œil, diminuant la nécessité de faire défiler et réduit l’effet immersif du flux continu.
Pagination VS scroll infini
Avant l’invention du scroll infini en 2006 par l’ingénieur américain Aza Raskin, la pagination dominait comme principal mode de navigation : les contenus sont divisés en pages successives, que l’on explore manuellement, étape par étape. Ce mode de navigation structurant permet à l’utilisateur de se repérer facilement, de mieux contrôler la navigation ou d’accéder à une section précise du contenu.

Certaines expériences bénéficient d’un défilement sans fin, tandis que d’autres ont besoin de ruptures et d’une structure claire. Ces deux systèmes ont chacun leurs avantages, et leur utilisation varie selon les objectifs du site et les attentes des utilisateurs.
À vous de jouer !
Selon vous, quel mode de navigation est le plus répandu dans le e-commerce et les sites qui proposent des offres d’emploi ?
À faire avec les élèves
Il peut être intéressant d’inviter les élèves à comparer le scroll infini et la pagination à partir de deux interfaces concrètes : par exemple Google Images (pagination) et TikTok (scroll infini).
Demandez-leur d’observer leurs différences : Dans quelle interface a-t-on le plus tendance à s’arrêter ? Laquelle donne le plus de contrôle à l’utilisateur sur sa navigation ? Pourquoi la quasi-totalité des réseaux sociaux utilisent-ils aujourd’hui le scroll infini plutôt que la pagination ?
Sur les réseaux sociaux et les sites d’actualité, la logique est différente. Ici, l’utilisateur n’a pas d’objectif précis : il cherche à se divertir, s’informer ou se laisser surprendre.
En bref, si le scroll infini privilégie la fluidité, la pagination offre un avantage tout aussi précieux : la structure.
Néanmoins, une étude menée par HubSpot en 2016 a révélé que les pages adoptant le scroll infini généraient un taux d’engagement significativement plus élevé que celles reposant sur une navigation paginée.
Scroll infini et algorithmes de recommandation : un duo puissant
Couplé aux algorithmes de recommandation, le scroll infini devient un levier redoutablement efficace pour retenir l’attention de l’utilisateur dans la durée.
Imaginons TikTok sans algorithme : les vidéos défileraient de manière aléatoire, sans lien avec les goûts ou les habitudes de l’utilisateur. Résultat : l’intérêt retomberait rapidement, faute de contenus pertinents. À l’inverse, si TikTok conservait son algorithme de recommandation mais supprimait le scroll infini, l’utilisateur devrait cliquer manuellement pour passer d’une vidéo à une autre vidéo. Cela ralentirait l’expérience et réduirait fortement l’immersion.
Ce qui rend TikTok particulièrement efficace, c’est précisément la combinaison des deux mécanismes :
Cette synergie entre recommandation algorithmique et scroll infini maximise l’engagement, tout en rendant plus difficile une sortie volontaire de l’application.
Aza Raskin : l’inventeur repenti
Près de vingt ans après l’apparition du scroll infini, son inventeur exprime de profonds regrets face à l’impact de sa création sur l’attention et le bien-être des utilisateurs.
En calculant le temps cumulé que le scroll infini fait perdre chaque jour à l’échelle mondiale, Aza Raskin arrive à une estimation vertigineuse : l’équivalent de 200 000 vies humaines par jour.
Conscient des dérives, il consacre désormais ses efforts à imaginer des alternatives, comme un système qui ralentirait progressivement le défilement au fil de l’usage, dans l’espoir de redonner à l’utilisateur un pouvoir d’arrêt.
Scroll infini et autoplay en tandem
Un autre mécanisme, présent sur de nombreuses plateformes, simplifie drastiquement la consommation et rend l’utilisateur passif : l’autoplay, ou “lecture automatique” en français. Fonctionnalité largement utilisée par les plateformes de streaming et les réseaux sociaux, l’autoplay permet de lancer automatiquement un contenu sans que l’utilisateur ait besoin d’interagir.
C’est désormais un réglage par défaut sur des plateformes comme Netflix, YouTube, Spotify ou Deezer.

Sur TikTok, il est également possible d’activer la lecture automatique. Cela signifie que l’utilisateur n’a même plus besoin de faire défiler manuellement les vidéos : les contenus s’enchaînent automatiquement, les uns après les autres.
L’objectif est similaire à celui du scroll infini: maximiser l’engagement en réduisant toute friction ou moment d’hésitation.
En enchaînant automatiquement le contenu, la plateforme rend l’expérience utilisateur fluide et continue, rendant plus difficile pour ce dernier d’avoir une consommation raisonnée.
Un exemple typique de l’influence de l’autoplay : le binge-watching
Parmi les usages les plus représentatifs de l’autoplay, le binge-watching, que l’on pourrait traduire en français par “visionnage compulsif” ou “marathon de visionnage”, illustre parfaitement ses effets sur une consommation passive. Cette pratique est devenue courante avec l’avènement des plateformes de streaming comme Netflix, Amazon Prime , ou Disney+.
Sur Netflix, par exemple, un nouvel épisode démarre automatiquement quelques secondes après la fin du précédent. L’enchaînement se fait sans interruption, réduisant la prise de recul et rendant plus difficile l’arrêt volontaire. C’est ce mécanisme qui favorise le binge-watching, cette tendance à visionner plusieurs épisodes d’affilée sans intention préalable.
Des plateformes musicales comme Spotify ou Deezer utilisent des logiques similaires. La lecture automatique, couplée aux algorithmes de recommandation, permet de lancer, sans intervention de l’utilisateur, des morceaux choisis en fonction de ses habitudes d’écoute. Ce mécanisme favorise à la fois la découverte de nouvelles musiques et de nouveaux artistes, et une forme d’engagement prolongé : l’utilisateur reste plongé dans un flux musical continu, souvent sans même s’en rendre compte.
À vous de jouer !
Le binge-watching est une pratique bien connue des jeunes. Mais connaissez-vous le speed-watching ? De quoi s’agit-il ?
A. Regarder plusieurs écrans simultanément
B. Regarder uniquement des vidéos très courtes
C. Regarder des vidéos à vitesse accélérée
Une consommation passive difficile à interrompre
Une étude récente de l’Université de Chicago a examiné l’effet de la lecture automatique sur Netflix. Les chercheurs ont constaté que sa désactivation entraînait une réduction du temps de visionnage et une prise de conscience accrue de la consommation de contenus.
Le simple fait de devoir lancer manuellement un épisode introduit une pause réflexive, incitant les utilisateurs à faire un choix plus conscient. Cette suppression volontaire de toute friction a un effet puissant : elle favorise une consommation automatique, passive et continue, où l’utilisateur enchaîne les contenus sans véritable prise de recul ni conscience du temps qui passe.
Certains utilisateurs rapportent que la simple désactivation de la lecture automatique les aide à mieux évaluer et maîtriser leur temps d’écran, en les obligeant à marquer une pause entre deux contenus.
Cependant, les retours sur l’expérience étaient partagés. Certains ont souhaité réactiver la lecture automatique pour des raisons de confort et d’habitude, soulignant sa praticité. D’autres ont préféré maintenir leur désactivation, appréciant le gain de contrôle sur leur temps et leur attention.
Ces retours sur l’expérience mettent en lumière un paradoxe central : même lorsqu’ils comprennent les mécanismes conçus pour capter leur attention, de nombreux utilisateurs ne souhaitent pas modifier leurs habitudes. Pourquoi ? Parce que ces comportements sont devenus automatiques, ancrés dans leur quotidien. Autrement dit, la prise de conscience ne suffit pas toujours à enclencher un changement, surtout lorsque les usages numériques sont profondément intégrés à la routine de l’utilisateur.

