Le nudge et les dark patterns : entre intention bienveillante et dérive manipulatoire

Le nudge : un coup de pouce comportemental

Parmi les leviers les plus subtils et les plus puissants figure le nudge, ou l’art d’influencer sans contraindre le comportement d’un utilisateur, sans qu’il ne s’en rende compte.

Ce terme désigne une technique d’influence douce, qui vise à orienter les choix d’un individu sans l’y forcer, ni même qu’il en ait pleinement conscience. Il ne s’agit pas d’interdire, ni d’imposer, mais de moduler subtilement l’environnement dans lequel se prennent les décisions.

Ce mécanisme est appliqué dans de nombreux domaines tels que : 

  • Environnement (réduction des déchets, économies d’énergie…)
  • Santé publique (encouragement à la vaccination, à manger équilibré…)
  • Fiscalité (incitation à déclarer ses revenus à temps)
  • Sécurité (prévention routière, respect des consignes sanitaires…)

Ces interventions sont souvent simples, peu coûteuses et basées sur l’observation fine de nos biais cognitifs

Mais qu’est-ce qu’un biais cognitif ?

Il s’agit de la tendance à agir de manière irrationnelle en raison de notre capacité limitée à traiter l’information objectivement. En d’autres termes, c’est une erreur de raisonnement que notre cerveau commet de façon automatique.

Une approche issue de l’économie comportementale

Les biais cognitifs sont au cœur de l’économie comportementale.

Il s’agit d’une discipline développée par Richard Thaler (économiste américain) et Cass Sunstein (juriste américain) dans leur ouvrage fondateur Nudge : Improving Decisions About Health, Wealth, and Happiness (2008) et popularisée par Daniel Kahneman (prix Nobel d’économie en 2017).

À vous de jouer ! 

Pour chaque affirmation, décidez si elle est vraie ou fausse. Vous découvrirez ensuite l’explication derrière chaque réponse.

A. L’économie comportementale repose sur l’idée que l’être humain agit toujours de manière rationnelle.

FAUX

Contrairement au modèle classique de l’économie, qui suppose que l’individu est rationnel, l’économie comportementale montre que nos décisions sont souvent irrationnelles, influencées par les biais cognitifs, mais également les émotions, l’environnement immédiat, les habitudes et les interactions sociales.

B. L’économie comportementale a inspiré les politiques publiques de plusieurs pays.

VRAI

Des gouvernements comme le Royaume-Uni ou le Danemark ont créé des “nudge units” pour encourager des comportements vertueux.

Le nudge est une solution simple, peu coûteuse et efficace qui s’appuie sur les travaux de cette économie comportementale.

Pour mieux comprendre, voici quelques exemples de nudges dans le quotidien.

La mouche dans l’urinoir des toilettes de l’aéroport d’Amsterdam

Ce premier exemple est sans doute l’un des nudges les plus connus.

Dans les toilettes pour hommes de l’aéroport d’Amsterdam-Schiphol, une petite mouche noire est imprimée à l’intérieur de l’urinoir. Ce simple détail agit comme une cible implicite : les usagers, inconsciemment, visent mieux.

Objectif :

Améliorer l’hygiène en réduisant les éclaboussures.

Résultat :

Réduction de 80 % des coûts de nettoyage selon les autorités de l’aéroport.

Mécanisme comportemental :

Focalisation de l’attention + activation automatique du jeu ou du défi = comportement volontairement hygiénique.

Les cendriers de sondage (Ballot Bins) à Londres

Pour lutter contre les mégots jetés au sol, la ville de Londres a installé des cendriers transparents divisés en deux colonnes, chacune représentant une option de réponse à une question engageante : « Qui est le meilleur joueur de foot du monde ? Messi ou Ronaldo ? »

Les fumeurs votent en déposant leur mégot dans la colonne de leur choix.

Ce dispositif a été repris dans plusieurs villes françaises (Bordeaux, Le Mans, Strasbourg…)

Objectif :

Inciter à jeter le mégot au bon endroit sans injonction directe.

Résultat :

Baisse significative des déchets dans les zones ciblées.

Mécanisme comportemental :

Gamification + effet d’ancrage social + sentiment d’utilité = comportement pro-environnemental facilité.

La barre de progression lors d’un formulaire en ligne 

La barre de progression présente lors du remplissage d’un formulaire en ligne offre un repère visuel et temporel qui permet à l’utilisateur de savoir où il en est et combien d’étapes restent à franchir.

Ce simple indicateur favorise la transparence, limite le découragement et réduit le risque d’abandon en créant une forme de motivation douce à aller jusqu’au bout. Contrairement à des techniques plus manipulatoires, la barre de progression n’oriente pas le choix, ne cache aucune option et ne biaise pas le parcours utilisateur : elle accompagne sans contraindre.

Objectif :

Encourager l’utilisateur à aller jusqu’au bout, en rendant visibles les étapes restantes.

Résultat :

De nombreuses études en UX montrent que l’ajout d’une barre de progression peut réduire significativement le taux d’abandon : jusqu’à −20 à −40 % selon le type de formulaire.

Fondement psychologique

Plus l’utilisateur se sent proche de l’objectif, plus il est motivé à le terminer. Ce phénomène est nommé l’effet de progrès perçu.

Le don d’organe par défaut en France

Depuis la loi Caillavet de 1976, et renforcé en 2017 par la loi santé, toute personne en France est considérée comme donneur d’organes par défaut, sauf si elle s’y est explicitement opposée.

Sur les sites comme service-public.fr ou dondesorganes.fr, l’information est présentée de façon claire : « En France, vous êtes présumé donneur d’organes sauf si vous vous y opposez. Vous pouvez exprimer votre refus ici. »

Ce dispositif s’appuie sur une stratégie de “nudge par défaut”, qui exploite un biais comportemental bien connu : le biais d’inertie. Les individus ont naturellement tendance à ne pas modifier une situation existante, surtout si cela demande un effort.

Objectif :

Favoriser les dons d’organes, sans imposer.

Résultat :

Selon les données de l’Agence de la biomédecine, cette architecture du choix a contribué à une hausse des taux d’acceptation des dons (et une baisse du nombre d’oppositions), en réduisant les blocages liés à l’oubli ou au désengagement passif.

Fondement psychologique

Allègement de la charge décisionnelle + signal social implicite (« donner ses organes est la norme ») = moins d’opposition

À faire avec les élèves

  • Il peut être intéressant d’ouvrir un débat avec vos élèves sur l’acceptabilité du nudge : jusqu’où est-il acceptable d’influencer nos comportements, si cette influence vise à nous aider à faire de bons choix, pour nous-mêmes ou pour la société ?
  • Vous pouvez également inviter vos élèves à imaginer un nudge qu’ils pourraient mettre en place dans leur vie quotidienne, à l’école ou à la maison, pour encourager un comportement positif.

Nudge versus dark patterns : le bon et le mauvais usage de l’économie comportementale en ligne

L’utilisation du nudge en ligne connaît parfois une dérive préoccupante : son détournement à des fins purement commerciales.

C’est précisément ce qui définit les dark patterns, ou “interfaces trompeuses”. Ces pratiques reposent sur les mêmes ressorts psychologiques et biais cognitifs que les nudges mais avec des objectifs radicalement différents, souvent en faveur de la plateforme et au détriment de l’utilisateur.

Prenons l’exemple des notifications activées automatiquement lors de l’installation d’une application.
Comme pour le don d’organes par défaut, ce mécanisme repose sur le biais d’inertie : ne rien modifier revient à accepter l’option proposée.

Mais ici, ce principe est détourné pour encourager un comportement profitable à la plateforme – capter l’attention de l’utilisateur – plutôt que pour servir l’intérêt général.

Leur finalité est de maximiser les profits, quitte à manipuler l’utilisateur à son insu. Parmi les stratégies les plus courantes :

  • Inciter à consommer toujours plus,
  • Rendre complexe ou dissuasif le désabonnement
  • Favoriser la collecte massive de données personnelles
  • Prolonger le temps passé sur la plateforme, quitte à compromettre le bien être de l’utilisateur.

Il y a beaucoup de « dark patterns » (des design douteux) dans les technologies, c’est-à-dire des ficelles invisibles qui nous agitent comme des marionnettes. Elles reposent sur la captation d’attention par les biais cognitifs, l’excitation…

Tristan Harris

Un dark pattern est une interface conçue pour orienter de manière déloyale ou trompeuse les choix de l’utilisateur.

CNIL, 2022

Le site Deceptive Patterns dresse une liste non exhaustive des différents types de manipulation par le design. Un hall of shame est même réservé aux pires de ces pièges vicieux.

Face à ces dérives, la vigilance s’impose. Comprendre la différence entre nudge et dark pattern, c’est développer un esprit critique sur la manière dont les choix nous sont présentés. 

Dark patterns : une manipulation devenue la norme en ligne

Ces pratiques ne sont pas des cas isolés : elles sont devenues omniprésentes. Une étude internationale en révèle l’ampleur alarmante.

Un rapport, publié le 9 juillet 2024 par le Global Privacy Enforcement Network (GPEN), un réseau international réunissant de nombreuses autorités de protection des données, met en lumière l’ampleur de cette pratique devenue systématique. Il révèle que la quasi-totalité des sites web utilisent des interfaces trompeuses, conçues pour entraver les droits des utilisateurs et influencer leurs choix de manière déloyale.

Un millier de sites Internet et d’applications ont été étudiés sur tous les continents. Le rapport affirme que : 

  • 97 % des plateformes présentent au moins un mécanisme de conception trompeur.
  • 89 % posent problème au niveau des politiques de confidentialité.
  • 70 % rendent difficile le choix de l’option la plus protectrice pour la vie privée et 46 % exigent plusieurs clics pour la valider.
  • 16 % ne proposent pas de bouton de déconnexion visible, et 55 % ne permettent pas de désactiver son compte.
  • 54 % des sites favorisent la connexion via un compte tiers (réseau social), facilitant ainsi le croisement des données personnelles.

Ces résultats illustrent parfaitement comment l’architecture des choix numériques est de plus en plus conçue pour répondre aux intérêts économiques des plateformes, souvent au détriment des droits et de la protection des utilisateurs.

Exemples de dark patterns

À vous de jouer ! 

Ce quiz vous propose quelques exemples concrets pour mieux comprendre comment ces mécanismes captent votre attention et biaisent vos décisions, souvent de façon subtile mais redoutablement efficace.x

Quand un site affiche « Plus que 1 article en stock ! », quel biais psychologique est principalement exploité ?

A. Le biais de confirmation

B. Le biais de rareté

C. Le biais de familiarité

Réponse B

Ce type de message exploite l’urgence et la peur de manquer une opportunité, alors que la véracité du message est souvent invérifiable. Il pousse l’utilisateur à prendre une décision précipitée, sans évaluer objectivement son besoin.

Pourquoi le bouton “Accepter” (cookies, offres, abonnements) est-il souvent plus visible que les autres options ?

A. Parce que c’est l’option la plus populaire

B. Pour orienter inconsciemment la décision de l’utilisateur

C. Pour réduire les erreurs de clic

Réponse B

Dans de nombreux cas, le bouton “Accepter” est gros, coloré, centré et visuellement attrayant. A l’inverse, les boutons “Refuser” ou “Personnaliser mes choix” sont rendus moins perceptible. Ce déséquilibre visuel oriente subtilement l’utilisateur vers l’acceptation, sans qu’il explore réellement les alternatives. C’est une manière de manipuler la décision en influençant la perception.

Sur certaines plateformes, refuser une offre n’est jamais simple. Par exemple, au lieu d’un simple bouton “Non”, vous pouvez lire : “Non, je préfère ne pas profiter de cette offre exceptionnelle”, “Je refuse cette chance” ou “Je préfère ne pas économiser aujourd’hui”

Quelle stratégie psychologique est utilisée dans ces formulations ?

A. La culpabilisation

B. L’humour

C. La personnalisation

Réponse A

Cette technique s’appelle le “confirmshaming”. Elle consiste à utiliser des formulations culpabilisantes ou ambiguës pour pousser l’utilisateur à accepter une offre ou un service.

Parfois, la suppression d’un compte est volontairement long, confus ou fastidieux. Pourquoi adoptent-ils ce type de design ?

A. Pour donner plus de temps à l’utilisateur afin de réfléchir à sa décision

B. Pour protéger la sécurité de l’utilisateur et éviter les erreurs

C. Pour décourager la suppression du compte

Réponse C

Ce procédé repose sur le biais d’inertie : notre tendance naturelle à ne pas aller au bout d’une action dès qu’elle demande un effort. L’exemple emblématique de ce dark patterns est la suppression d’un compte Amazon. Comme cette action va à l’encontre des intérêts commerciaux de l’entreprise, le parcours est rendu volontairement complexe, confus et décourageant, rendant la démarche particulièrement laborieuse pour l’utilisateur. La paresse de ce dernier aura souvent raison de sa démarche, qui n’aboutira sûrement jamais : un gain stratégique pour la plateforme.

À retenir

  • Le nudge oriente les comportements sans les imposer, dans le but de favoriser des choix bénéfiques pour l’individu ou la société.
  • Les dark patterns détournent ces principes pour servir les intérêts de la plateforme, souvent à des fins commerciales.