L’urgence comme stratégie : l’attention sous alerte
Le contenu éphémère désigne les publications ou offres accessibles pour une durée très limitée – généralement 24 heures – avant de disparaître.
Avant de commencer, ouvrez votre réseau social préféré. Que remarquez-vous tout en haut de l’écran ?
Il y a de fortes chances que ce soit des stories.
Les stories : le contenu éphémère par excellence
En 2013, Snapchat révolutionne la manière de communiquer sur les réseaux sociaux en lançant les stories, des messages à durée de vie limitée, qui s’effacent au bout de 24 heures. Le succès a été immédiat auprès des 15-25 ans, qui représentent le cœur de cible de cette application.
Petit à petit, les développeurs ont ajouté des filtres à selfies, des stickers et des emojis, et c’est alors que les utilisateurs n’ont cessé de se multiplier. Le succès est tel que les médias, les stars et même les politiques se prennent au jeu.

Ce format a rapidement été adopté par d’autres grandes plateformes comme Instagram, Facebook, WhatsApp ou encore LinkedIn, devenant incontournable.

Conscientes du fort pouvoir de rétention de ces formats, les plateformes ont réorganisé l’architecture de leurs interfaces pour en faire des éléments centraux :
Sur Instagram, les stories sont visibles dès l’ouverture de l’application, positionnées en haut du fil d’actualité, afin de capter immédiatement l’attention.
Les stories ont également leur propre algorithme de recommandation, les classant en fonction des interactions de l’utilisateur, rendant le contenu à la fois personnalisé et prioritaire.
À faire avec les élèves
Vous pouvez questionner les élèves sur leurs usages des Stories. Sont-ils des utilisateurs réguliers de ce format ? Pourquoi ?
Qu’est-ce qui les pousse à consulter ou à publier une Story plutôt qu’un post classique ? Les Stories remplacent-elles, selon eux, les publications permanentes ?
L’éphémérité au centre de l’application BeReal
Dans la lignée des stories, l’application BeReal, très populaire depuis 2020, repose entièrement sur le principe de contenu éphémère et contraint dans le temps. Chaque jour, les utilisateurs reçoivent une notification à un moment aléatoire leur demandant de prendre une photo dans un laps de temps de 2 minutes, à l’aide des caméras avant et arrière de leur téléphone, de manière simultanée. Cette photo est ensuite visible par leurs amis pendant 24 heures.

Ce format radicalement court crée une forme d’urgence et d’exclusivité : si vous ne publiez pas à temps, vous ne pouvez pas voir les publications des autres. Cela renforce un sentiment de participation collective, mais aussi une pression implicite à se connecter chaque jour au bon moment.
En s’appuyant sur l’éphémérité, BeReal valorise le moment présent et crée un rendez-vous quotidien ritualisé. Mais cette contrainte, censée encourager l’authenticité, devient elle aussi un levier de fidélisation. Ce n’est pas seulement la brièveté du contenu qui plaît, mais la pression temporelle qu’elle crée. L’idée de “rater” un contenu active un réflexe de consultation quasi automatique.
À vous de jouer !
Pour chaque affirmation, décidez si elle est vraie ou fausse. Vous découvrirez ensuite l’explication derrière chaque réponse.
A. Les contenus éphémères favorisent la spontanéité.
B. Les stories ne sont pas concernées par les algorithmes.
C. BeReal ne comporte pas d’algorithme de recommandation.
Si le contenu éphémère nourrit la peur de rater, un autre mécanisme transforment cette peur en réflexe : les notifications. Essayez de laisser votre téléphone écran face visible pendant 15 minutes. Combien de fois ressentez-vous l’envie de le consulter ?
Les notifications sont devenues l’un des outils les plus puissants pour capturer l’attention. Elles reposent sur des interruptions répétitives pour façonner des habitudes de consultation.
Il existe deux types principaux de notifications :
À vous de jouer !
Selon vous, combien de notifications les adolescents reçoivent-ils en moyenne chaque jour sur leur smartphone ?
Ce mécanisme est aujourd’hui omniprésent et est utilisé par tous les types de plateformes : réseaux sociaux, sites de e-commerce, applications d’actualités, de bien-être, de sport, de nutrition, mais aussi services bancaires, outils administratifs et même applications éducatives.
Leur objectif est toujours le même : interrompre, capter et diriger l’attention.
Une mécanique d’interruption conçue pour l’engagement immédiat
Ce canal ultra-direct réduit la distance entre l’émetteur et le récepteur du message, court-circuitant les chemins classiques d’information, s’imposant dans le champ visuel de l’utilisateur.
Le véritable pouvoir des notifications réside dans leur capacité à interrompre les activités de l’utilisateur, à briser sa concentration et à provoquer un réflexe immédiat de consultation. Dès qu’elle apparaît, la notification agit comme un signal d’alerte qui détourne l’attention de l’utilisateur et déclenche une forme de curiosité automatique.
Pour maximiser leur impact, les notifications sont soigneusement rédigées. Elles exploitent des leviers émotionnels comme :
Ce type de formulation crée une pression temporelle subtile, incitant à cliquer même lorsqu’aucun besoin réel n’est exprimé.
Etat d’alerte constant
En multipliant les notifications, les plateformes maintiennent les utilisateurs dans un état d’alerte permanent.
Pour en savoir davantage sur le régime de l’alerte, cliquez ici.
Chaque signal constitue une interruption potentielle, fragmentant la concentration et provoquant des retours impulsifs vers l’application.
Ivan Pavlov, physiologiste russe, est à l’origine d’une expérience devenue emblématique du conditionnement comportemental. Lors de ses recherches, il a observé que si l’on faisait sonner une cloche chaque fois qu’un chien recevait de la nourriture, l’animal finissait par saliver au simple son de la cloche, même en l’absence de nourriture. Leur cerveau avait appris à associer un stimulus neutre, ici le son de la cloche, à une récompense : la nourriture.
Ce mécanisme est appelé « conditionnement classique » : une réponse automatique se déclenche par anticipation, en raison d’un apprentissage répétitif.
Pour mieux comprendre l’expérience de Pavlov et le principe du conditionnement classique, vous pouvez consulter la vidéo explicative ci-contre.
Ce principe s’applique directement aux usages numériques modernes.
Les sons, vibrations ou icônes des notifications agissent comme des stimuli, étroitement associés à une récompense attendue : un message, un like, une information nouvelle ou une validation sociale.
Plus les notifications sont fréquentes et gratifiantes, plus le cerveau ancre ce lien, jusqu’à générer des comportements réflexes. L’utilisateur consulte alors son téléphone de manière automatique, parfois même en l’absence de notification réelle, simplement parce que son cerveau anticipe une récompense.
Avez-vous déjà eu l’impression que votre téléphone vibrait dans votre poche… alors qu’il ne l’avait pas fait ?
Si oui, vous avez expérimenté ce que les chercheurs appellent le phénomène des “vibrations fantômes”.
Une étude menée par le Georgia Institute of Technology a révélé que près de 90 % des utilisateurs de smartphones avaient déjà ressenti une vibration imaginaire dans leur poche. Ce phénomène est désormais reconnu par les chercheurs comme un effet psychologique secondaire lié à une exposition répétée aux notifications.
Il s’agit d’un mécanisme d’anticipation inconscient : le cerveau, habitué à être régulièrement interrompu par des alertes, en vient à en attendre constamment l’arrivée, au point de les percevoir même lorsqu’elles n’existent pas.
Ce phénomène peut être comparé à celui vécu par les personnes qui portent des lunettes en permanence : au bout d’un moment, elles ne remarquent plus leur présence. De la même manière, le smartphone devient une extension sensorielle du corps, intégrée dans nos routines au point de générer des signaux « fantômes » lorsque l’attention est en alerte.
Prenez un instant pour réfléchir : combien de fois avez-vous consulté votre téléphone aujourd’hui ?
Était-ce en réponse à une notification réelle, ou simplement par habitude ou anticipation ?
Le consentement de l’utilisateur : opt-in et opt-out
Le modèle opt-in désigne une démarche dans laquelle l’utilisateur donne explicitement son consentement pour recevoir des notifications, généralement en cliquant sur « autoriser » lors du premier lancement de l’application ou d’un service.
À l’inverse, le modèle opt-out repose sur une activation par défaut : l’utilisateur est automatiquement inscrit pour recevoir des notifications, et doit effectuer une action volontaire pour se désinscrire ou refuser. Cette distinction est essentielle en matière de respect du choix de l’utilisateur : l’opt-in place la décision entre ses mains, tandis que l’opt-out joue sur l’inattention ou l’inertie pour capter son attention sans consentement actif.
Le système opt-out, qui active les notifications sans solliciter de validation explicite, pose des questions éthiques importantes, notamment en matière de consentement éclairé et de respect de l’attention. En considérant l’utilisateur comme d’accord tant qu’il ne se manifeste pas, ce dispositif s’appuie principalement sur la passivité décisionnelle : il exploite la tendance humaine à maintenir les réglages par défaut, sans intervention. À l’inverse, le modèle opt-in repose sur une action volontaire, plus respectueuse des droits des usagers à choisir ce qu’ils souhaitent recevoir ou non.
Jusqu’en 2022, les applications téléchargées sur Android pouvaient envoyer des notifications dès leur installation, sans solliciter d’accord préalable. Cette logique a changé avec Android 13, qui aligne désormais le système sur celui d’iOS en imposant une demande explicite d’autorisation dès le premier lancement de l’application.
Une étude menée avant la mise en place de cette régulation montre que, lorsqu’un consentement explicite est demandé, la probabilité que l’utilisateur limite les notifications augmente significativement
Un levier clé de la fidélisation
D’après une étude Localytics, les notifications push ont un impact significatif sur la fidélisation des utilisateurs : lorsque les notifications push sont activées, l’usage baisse moins vite. Après quatre mois d’utilisation, 36 % des utilisateurs les ayant activées continuent d’utiliser l’application, contre seulement 14 % pour ceux qui les ont désactivées.

Par ailleurs, les utilisateurs ayant accepté de recevoir des notifications présentent un taux d’engagement 88 % plus élevé que ceux qui ne les reçoivent pas.
Avez-vous déjà essayé de désactiver les notifications d’une application ? Si oui, vous avez sans doute remarqué à quel point elle résiste à cette perte de pouvoir. À chaque ouverture, elle insiste : « Laisse-moi t’envoyer des notifications », « Tu as besoin de mes notifications ».
Cette stratégie vise à réactiver le canal d’interruption, car pour une application, ne plus capter directement l’attention de l’utilisateur revient à perdre une part de son pouvoir d’influence sur ses comportements.
L’importance de la couleur rouge dans le système d’interruption
Mais les plateformes ne se contentent pas des sons ou des vibrations. Elles s’appuient aussi sur un signal visuel d’une efficacité redoutable : la couleur rouge.
Très présente dans la publicité comme sur les interfaces numériques, le rouge est utilisé pour sa visibilité immédiate et son fort impact émotionnel. Elle est traitée en priorité par le cerveau, ce qui explique son efficacité pour attirer le regard avant toute autre information.

En colorimétrie, il est associé à l’urgence, à l’alerte et au danger, ce qui en fait un choix stratégique dans les contextes où il faut capter l’attention de façon rapide et marquée.
Exemple : un message de “solde final” en rouge vif attire instantanément l’œil, incitant souvent à cliquer sur l’annonce ou à entrer dans un magasin, presque par réflexe.
Sur le plan psychologique, le rouge évoque des émotions intenses : l’énergie, le désir, l’amour, l’excitation ou encore la tension. Il peut provoquer des réactions physiologiques, comme une accélération du rythme cardiaque, ce qui renforce son pouvoir de stimulation.
Dans le contexte des plateformes, cette couleur est utilisée pour signaler des informations prioritaires : notifications, alertes, nouveaux messages… Le rouge crée une sensation d’urgence, poussant l’utilisateur à réagir immédiatement, souvent sans réflexion.

Sur les plateformes sociales, le rouge est utilisé pour signaler une action non effectuée : message non lu, notification en attente, interaction non consultée.
Ainsi, le rouge s’impose comme un outil puissant d’engagement. Sa capacité à déclencher une réponse rapide et émotionnelle en fait une couleur-clé pour retenir l’attention dans un environnement saturé d’informations.
