« Crise attentionnelle » : un sentiment ancien
L’idée que notre époque serait confrontée à une perte inédite de concentration revient souvent. Pourtant, si l’on prend un peu de recul, on constate que ce sentiment traverse l’histoire : à chaque nouvelle vague médiatique, des voix se sont inquiétées d’une « crise de l’attention ».
À chaque époque, sa « crise de l’attention » :
Renaissance
Face à l’explosion du nombre de textes disponibles, les humanistes inventent des outils pour « ne pas se noyer » dans l’information : tables des matières, index, manuels de méthode.
XVIIIe siècle
L’écrivain Charles Tiphaigne de La Roche constate la surabondance d’auteurs et la difficulté à capter l’attention du lecteur.
Comment «percer la foule» et «comment s’attirer l’attention», dès lors
que «tout le monde s’est mis à écrire et [que] vous trouverez
plus aisément un auteur qu’un lecteur »
Charles Tiphaigne de La Roche, 1760, (cité par Yves Citton, « Pour une écologie de l’attention », 2014, p.31)
XIXe siècle
L’industrialisation et l’urbanisation saturent l’espace sensoriel. L’« inattention » devient un problème social : la modernité capitaliste génère sans cesse de nouveaux stimuli, produisant ce que Jonathan Crary décrit comme une « crise persistante de la capacité d’attention ». (Citton, p.38)
XXe siècle
La télévision est accusée d’abrutir les masses, puis la multiplication des médias dénoncée comme une « surcharge informationnelle ».
Un motif ancien, mais une intensité nouvelle ?
Autrement dit, le sentiment de « crise attentionnelle » n’est pas propre au numérique : il revient à chaque période de surabondance médiatique. Mais si ce motif est ancien, cela ne veut pas dire que toutes les époques se valent. Chaque révolution médiatique a apporté son lot de transformations spécifiques, et certaines inquiétudes se sont révélées fondées.
On peut donc se demander si nous vivons aujourd’hui une situation inédite : une configuration où l’abondance des contenus, l’accessibilité permanente et l’intensité de la concurrence attentionnelle prennent une ampleur sans précédent. C’est ce que nous allons explorer dans le point suivant.
