Une brève histoire de l’économie de l’attention

Pour entrer dans le sujet, partons d’un extrait vidéo de la chaîne Youtube Stupid Economics (L’histoire de l’attention, 2020). Elle montre que l’intérêt à capter l’attention des autres ne date pas de l’apparition de TikTok ni même de la télévision, mais qu’il s’enracine dans une histoire longue.

Visionnez l’extrait de 2min46s à 6min49s.

Quelques jalons évoqués dans la vidéo

  • Dynastie Song (~an 1000, Chine) : l’une des premières publicités imprimées connues, pour vanter des aiguilles de qualité. Déjà, attirer l’œil du passant avait une valeur économique.
  • Les Agtas (Philippines, chasseurs-cueilleurs) : les bons conteurs bénéficiaient d’un statut social plus élevé et avaient davantage de descendants. Ici, l’attention n’est pas monétisée, mais elle confère prestige et coopération.
  • 1833, penny papers à New York : premiers journaux vendus à très bas prix pour toucher un large public. Le financement ne vient plus du prix payé par les lecteurs, mais de la publicité. Plus le journal attire d’attention, plus il peut revendre cette attention aux annonceurs.
  • XXe–XXIe siècles : TF1 puis Google/Facebook : Patrick Le Lay en 2004 (« vendre du temps de cerveau disponible ») ou les géants du numérique aujourd’hui. Leur modèle repose toujours sur la même logique : financer des contenus (ou des plateformes) en monétisant l’attention de leurs usagers auprès des annonceurs.

Repères conceptuels pour aller plus loin

  • Herbert Simon (1970s) : « Une abondance d’information crée une pénurie d’attention ». Quand les contenus se multiplient, ce n’est plus la production qui manque, mais la capacité humaine à trier et hiérarchiser. L’attention devient la ressource rare.
  • Georg Franck (1990s) : il parle d’« économie de la renommée ». L’attention ne vaut pas seulement pour l’individu qui consomme un contenu : elle est aussi un capital symbolique. Plus on est vu, plus on attire encore l’attention, ce qui augmente sa visibilité, sa notoriété, son influence.
    Cette logique produit une boucle auto-renforçante : la célébrité attire la visibilité, qui attire plus de célébrité. Les réseaux sociaux, avec leurs algorithmes de recommandation, amplifient encore cette dynamique : un contenu viral a plus de chances d’être mis en avant, ce qui le rend encore plus viral.
  • Yves Citton (2010s) : il met en évidence le tournant capitaliste du XIXe siècle. Avec l’industrialisation et la consommation de masse, l’attention devient une ressource stratégique : non seulement pour la publicité, mais aussi pour assurer l’écoulement des marchandises. Les médias de masse — presse bon marché, puis télévision — ne se limitent pas à informer, ils organisent la visibilité des produits et alimentent le cycle de la consommation.

À retenir :

  • L’attention a toujours eu une valeur sociale (prestige, reconnaissance, coopération).
  • Avec le capitalisme moderne, elle devient une ressource marchande : on l’achète, on la vend, on la mesure.
  • Chaque époque développe ses propres moyens de captation : de la presse bon marché à la télévision, jusqu’aux plateformes numériques.
  • Cette économie repose sur trois dynamiques majeures :
    1. Mesurer pour vendre (tirages, audiences, clics, temps de visionnage).
    2. Amplifier par boucle auto-renforçante (le visible attire encore plus de visibilité).
    3. Inventer sans cesse de nouveaux dispositifs pour capter et retenir l’attention.
  • L’économie de l’attention n’organise pas seulement notre temps d’écran : elle conditionne aussi ce qui devient visible dans l’espace public.