Mais au fait… c’est quoi l’attention?

On parle souvent « de l’attention » comme d’une faculté unique : se concentrer sur une tâche ou, à l’inverse, se laisser distraire. Cette vision simplifiée nourrit un discours manichéen : bonne attention = concentration ; mauvaise attention = dispersion. Or c’est une réduction trop étroite de ce qu’est l’attention humaine.

L’attention au pluriel

Plutôt que de parler de l’attention au singulier, il faudrait la penser au pluriel. On ne prête pas le même type d’attention à un roman, à la route, à un élève qui prend la parole, ou à son téléphone. Ces attentions diffèrent par leur intensité, leur durée, leur modalité sensorielle (vue, ouïe, toucher) et par le contexte dans lequel elles s’exercent.

  • Parler « d’attention » au singulier n’a de sens que lorsqu’on homogénéise ces expériences très différentes — ce que permet aujourd’hui la quantification numérique : clics, temps passé, taux de visionnage. Là où nos attentions étaient multiples et qualitativement diverses, les dispositifs numériques tendent à les mettre à plat pour les transformer en une marchandise mesurable et échangeable.

Trois formes d’attention

Pour comprendre cette pluralité, Yves Citton distingue trois grandes modalités qui s’entrecroisent en permanence :

  • Automatique : déclenchée sans choix (un bruit, une notification, un flash).
  • Volontaire : délibérée et soutenue (lire, écouter, résoudre un problème).
  • Réflexive : prise de recul sur nos comportements et choix attentionnels (« est-ce que je veux regarder l’épisode suivant et pourquoi », « quel continu j’apprécie pour me détendre », « suis-je en train de consacrer du temps à ce qui compte pour moi », etc.)

Ces trois formes ne s’excluent pas, elles coexistent et se relaient constamment. Exemple : une notification attire d’abord mon attention automatique, puis je décide de la consulter immédiatement ou non, pour ensuite me poser de façon réflexive sur la tentation ou pression qui m’a poussé à l’ouvrir sans délai.

Focalisation et distraction : une opposition réductrice

On associe souvent la « bonne attention » à la focalisation exclusive sur une tâche, et la « mauvaise attention » à la distraction. Mais cette opposition est trompeuse.

  • Dans la vie quotidienne, nous sommes toujours attentifs à plusieurs choses en même temps : parler avec un ami tout en percevant le bruit de la rame de métro ; lire tout en restant sensible à ce qui se passe autour ; enseigner tout en surveillant d’un œil la classe.
  • L’attention focalisée est précieuse — elle permet l’apprentissage et la création — mais elle n’est pas la seule forme légitime. La distraction, loin d’être toujours négative, est aussi ce qui nous rend sensibles à notre environnement, disponibles à l’imprévu, ouverts à la curiosité.

Le problème actuel ne vient donc pas de notre incapacité à nous concentrer, mais du fait que nos environnements médiatiques sont conçus pour multiplier les sollicitations, rendant la focalisation plus rare et plus difficile.

Attention et valeur

Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps


Gustave Flaubert, Correspondance

L’attention n’est pas seulement une ressource rare, c’est aussi une source de valeur, comme le notait Flaubert.

  • Ce que nous considérons comme « ayant de la valeur » — un match de football, un poème, une musique — est souvent le produit d’un apprentissage : nous avons appris à y consacrer du temps, donc à l’aimer.
  • Ce processus fonctionne en cercle vertueux : plus nous prêtons attention à quelque chose, plus il acquiert de valeur pour nous, et plus nous avons envie d’y consacrer de l’attention.
  • Nos goûts et nos jugements ne sont donc pas figés : ils se transforment à mesure que nous orientons notre attention.

Le problème actuel ne vient donc pas de notre incapacité à nous concentrer, mais du fait que nos environnements médiatiques sont conçus pour multiplier les sollicitations, rendant la focalisation plus rare et plus difficile.

Si l’attention crée de la valeur, il devient essentiel de s’interroger : qu’est-ce qui, aujourd’hui, vaut de l’attention pour les jeunes ?

Prendre le temps d’écouter et de comprendre ces pratiques, c’est reconnaître qu’elles portent une culture légitime, même si elle n’est pas toujours « scolaire ».

Mais le rôle de l’école est aussi d’ouvrir d’autres possibles : éveiller la curiosité, faire découvrir d’autres formes culturelles, inviter à explorer de nouveaux territoires.