Les limites de l’approche protectrice
L’approche protectrice est souvent le premier réflexe adopté lorsqu’il s’agit d’aborder les réseaux sociaux avec les jeunes.
Animée par la volonté de les protéger à tout prix, cette posture part d’une intention légitime. Cependant, elle tend à réduire les pratiques numériques à leurs seuls dangers, ce qui peut entraver le dialogue et freiner le développement de l’autonomie chez les élèves.
Elle repose généralement sur trois grands postulats :
1. Les réseaux sociaux sont dangereux
Cette idée s’inscrit dans une longue tradition de méfiance envers la nouveauté.
Avec l’invention du chemin de fer au 19e siècle est née une peur inédite : la sidérodromophobie, autrement dit la crainte de voyager en train. Certains médecins et observateurs de l’époque affirmaient que la vitesse, alors inconnue pour les corps habitués à la lenteur de la marche ou de la traction animale, pouvait provoquer des troubles physiques graves : étouffement, désorientation, voire folie passagère. On craignait aussi que l’air confiné des wagons soit irrespirable et rende malade. Et pourtant, ce qui suscitait autrefois la panique est devenu, avec le temps, l’un des moyens de transport les plus sûrs, les plus confortables, les plus écologiques et les plus utilisés au monde.
Au même moment, la presse écrite était accusée de favoriser la paresse intellectuelle et de manipuler les masses, notamment dans les classes populaires. Aujourd’hui, la presse écrite est le média auquel les Français accordent le plus de confiance.
Au 20e siècle, la télévision suscitait à son tour la crainte : on l’accusait de rendre les enfants passifs, de nuire à leur concentration et de briser les liens familiaux. Encore une fois, un nouveau média venait bouleverser les repères éducatifs établis.
C’est aujourd’hui au tour des réseaux sociaux de cristalliser les inquiétudes autour de la désinformation, du cyberharcèlement, de la perte d’attention ou encore de l’exposition à des contenus choquants. Avec l’essor de l’intelligence artificielle générative, des débats intenses sont lancés : menace pour l’emploi, risque de manipulation, perte de créativité…
Ces craintes reflètent moins d’un danger immédiat qu’une difficulté à apprivoiser ce qui bouleverse nos repères, avant d’apprendre à en tirer profit. Ces discours alarmistes s’inscrivent dans une logique cyclique de panique morale : chaque innovation majeure suscite d’abord la peur, avant de trouver sa place et d’être intégrée aux pratiques sociales, culturelles et éducatives.
2. Les usages des adolescents sont déconnectés de leurs besoins
L’approche protectrice tend à ignorer ou minimiser le sens que les adolescents attribuent à leurs pratiques numériques. Or, dans de nombreux cas, ces usages répondent à des besoins psychosociaux fondamentaux, propres à cette période de vie.
Cela ne signifie pas que tous les contenus consommés ou produits soient riches de sens ou bénéfiques, ni que tous les usages soient porteurs de réflexions construites. Mais refuser de reconnaître ces dynamiques, c’est passer à côté de ce qui structure une grande part de leur vie sociale et émotionnelle.
En réduisant les pratiques numériques aux seuls risques, on risque de creuser un fossé générationnel : les jeunes peuvent se sentir incompris, jugés ou infantilisés, rendant le dialogue plus difficile.
3. Les jeunes sont incapables de s’auto-réguler
Ce postulat repose sur une vision réductrice et peu valorisante des jeunes usagers. Ils sont perçus comme :
Or, même si l’auto-régulation peut s’avérer difficile à mettre en place, les jeunes utilisateurs sont conscients de la place démesurée qu’occupent les réseaux dans leur vie. D’après une enquête menée par le Centre d’Information et de Documentation Jeunesse (CIDJ), 74 % des 17-34 ans aimeraient se détacher de leur smartphone , 41 % des 16-25 ans se sont séparés d’un réseau social en 2023 : parmi eux, 31 % avaient la volonté de réduire le temps passé dessus.
En les considérant uniquement sous l’angle de la vulnérabilité, les adultes sous-estiment les compétences réelles que les jeunes acquièrent au contact des plateformes. Technophiles dès le plus jeune âge, souvent sans même en avoir conscience, ils développent rapidement des savoir-faire numériques qui leur permettent de naviguer, d’expérimenter et d’innover dans leurs usages.
Parce qu’elles ne correspondent pas aux apprentissages scolaires traditionnels, ces compétences passent souvent inaperçues aux yeux des adultes. Ce décalage est renforcé par le sentiment d’impuissance numérique que ressentent certains parents ou enseignants, qui se sentent dépassés ou exclus face à des outils qu’ils ne maîtrisent pas.
La réaction la plus instinctive consiste alors à renforcer le contrôle : imposer des règles strictes, limiter les usages, surveiller de près. Mais ce réflexe, s’il rassure temporairement l’adulte, fait obstacle au dialogue et empêche de comprendre ce qui motive réellement les pratiques des jeunes.
Le risque : la peur l’emporte sur l’écoute, et le contrôle devient une réponse automatique, au détriment d’un accompagnement éducatif.
