De quoi la « dopamine detox » est-elle le nom ?

Depuis quelques années, sur TikTok, YouTube, LinkedIn, on trouve une pléthore d’articles, vidéos, livres grand public, qui convergent vers la même idée : si nous ressentons fatigue, distraction ou démotivation, c’est parce que notre cerveau est “dérégulé” par des pics de dopamine, conséquence d’un usage excessif des réseaux sociaux et des divertissements faciles. Quel séduisant raisonnement ! On nous propose donc une explication et une solution simples : il suffirait de “réinitialiser” son cerveau par une #dopamine détox.

Un exemple de vidéo portant ce message :

Les 7 enseignements pour RETROUVER SA MOTIVATION (Dopamine Detox)

Selon cette vidéo et bien d’autres, le plaisir proviendrait de la sécrétion de dopamine dans le cerveau, et notre société nous offrirait bon nombre d’activités qui la stimulent fortement, ce qui nous empêche de nous plonger dans des activités qui en génèrent moins (comme faire sa comptabilité, ranger sa chambre). En somme, si tu ne trouves pas la motivation à travailler, c’est parce que ton smartphone ou ton jeu vidéo te rend accro à la dopamine. Donc coupe tes notifications, supprime les applis, éteint ton téléphone, arrête les “mauvais plaisirs”, et tu redeviendras concentré, productif et heureux. Des figures tutélaires comme Andrew Huberman ou Cameron Sepah ont popularisée ce raisonnement, enrobant le tout de neurosciences vulgarisées.

Mais derrière ce discours se cachent 3 angles morts : 

  • Il repose plus sur une croyance que sur une assise scientifique.
  • Il s’inscrit dans une idéologie productiviste.
  • Il déplace la responsabilité collective de la société et des plateformes vers l’individu.

L’ « hormone du plaisir » n’existe pas 

Albert Moukheiber, neuroscientifique, déconstruit le mythe de la dopamine detox dans son livre « Neuromania, le vrai du faux sur votre cerveau ». Tout d’abord, il s’agit de replacer le rôle de la dopamine dans le fonctionnement de notre cerveau afin de défaire le mythe qui fait d’elle l’« hormone du plaisir ». Il n’est en effet pas établi scientifiquement que la dopamine soit l’hormone du plaisir. En tant que neurotransmetteur lié à de nombreuses fonctions de notre cerveau, on sait juste qu’elle est notamment probablement impliquée dans les circuits de motivation et/ou d’apprentissage, comme plein d’autres neurotransmetteurs. Et les scientifiques supposent cela à partir d’expériences réalisées sur des animaux. 

Ce petit rôle supposé suffit à faire d’elle la star des neurotransmetteurs sur le net. Il n’en faut pas plus aux coachs en tout genre pour en faire un sujet : si les réseaux sociaux, par leur fonctionnement, nous offrent de la gratification immédiate, c’est qu’ils sont une usine à dopamine pour notre cerveau. Puisqu’on en consomme trop, il faut la réguler. Pourtant, la vérité est bien plus complexe que cela.  

Nos comportements sur les réseaux sociaux ne sont pas dictés par des “pics de dopamine”, mais par des arbitrages complexes qui tiennent au contexte, à l’état de fatigue et aux normes sociales. Si je scrolle le soir en rentrant du boulot, c’est moins parce que je suis en recherche de la dopamine que parce que je suis fatigué·e et que j’ai besoin d’une évasion ou d’un divertissement.  

Si nous scrol­lons, ce n’est donc pas parce que notre cerveau est défectueux, mais bien parce que les environnements numériques sont conçus pour réduire le coût cognitif et maximiser l’attrait immédiat. Dire que vous scrollez parce que votre cerveau est accro à la dopamine est donc très réducteur.  

La dopamine détox en support à une idéologie productiviste 

Le discours porté par les partisan·nes de la dopamine détox moralise nos usages. Il oppose bons plaisirs (effort, sport, travail) et mauvais plaisirs (scroll, junk food, sexe) et il flatte aussi une culture de l’auto-optimisation : devenir la “meilleure version de soi-même”. La recette miracle pour y arriver serait de faire preuve de discipline, de volonté (« se donner les moyens ») et de supprimer tous les mauvais plaisirs qui vous freinent dans la voie royale vers une vie réussie. Le but est de retrouver la motivation pour « reprendre sa vie en main » et la concentration pour être plus productif ou productive. Ce récit rassure : il donne l’illusion qu’on peut tout résoudre par sa seule volonté. Mais ne soyons pas dupes : il est aussi en parfaite adéquation avec une vision du monde où la productivité des individus est présentée comme indispensable pour intégrer la marche d’un monde néolibéral. Les programmes de dopamine detox fonctionnent comme un produit marketing qui exploite notre culpabilité à des fins capitalistes.

Bref, aborder le problème avec des concepts et un vocabulaire neuroscientifique (« dopamine », « circuits de la récompense », « addiction ») n’est au fond qu’une belle façon d’enrober des conseils de développement personnel.  

Encore une fois, l’idée que les écrans seraient mauvais pour notre cerveau individualise le problème et rend invisibilises la responsabilité des plateformes et des modèles économiques.