Sommes-nous « accros » aux écrans ?
Quand il est question d’éduquer les jeunes dans leur rapport aux médias, un discours est largement partagé : « les jeunes sont trop sur les écrans », on pourrait même dire qu’ils et elles souffrent d’une « addiction aux écrans ». Ce sont les écrans la cause de tous les maux qui touchent les jeunes en termes de santé mentale. Ça sonne comme une évidence. Pourtant il est temps de prendre un peu de distance avec cette idée reçue qui se révèle vite piégeuse.
Une métaphore piégeuse
Tout d’abord, il faut remettre en question les termes qui assimilent l’usage intensif des écrans à une addiction. Parler d’un·e ado « accro » à son smartphone revient souvent à pathologiser un usage qui est pourtant courant, voire central, surtout dans la construction sociale des ados. Comme documenté dans l’enquête #Génération2024 et dans l’étude de #Génération2020 (p. 82), les réseaux sociaux répondent à un besoin d’expérimenter son identité en dehors de la sphère familiale, et au sein de groupes de pairs où les jeunes apprennent à jongler avec les normes sociales. Pathologiser des pratiques qui ont lieu dans un espace qui est parfois perçu comme un refuge ou un espace de liberté peut enfermer les jeunes dans une image négative d’elleux-mêmes et empêche un dialogue éducatif constructif.
Trop de temps sur les écrans ? une appréciation à géométrie variable
Parler d’addiction, c’est aussi noyer un ensemble de pratiques sous un seul critère temporel qui les décrédibilisent toutes en même temps. C’est ne voir qu’un minuteur là où il est question de pratiques très diversifiées. Par exemple, sur une session de 6 heures sur son smartphone, on peut regarder des clips musicaux, dialoguer sur Snapshat, scroller sur Tiktok, s’informer sur Insta, regarder une vidéo d’un quart d’heure sur Youtube, regarder une série, finir sur un live Twitch de 2h avant de s’endormir avec de l’ASMR. Ces pratiques n’ont pas les mêmes finalités et demandent des régimes attentionnels différents. Elles sont déterminées par les goûts et besoins personnels de l’ado, mais aussi par le contexte, son aisance à naviguer et son milieu social.
Par ailleurs, si on parle d’une personne adulte qui est assis∙e derrière un ordinateur 8 heures par jour, on ne considèrerait pas son comportement comme étant problématique car la société a rationnalisé cette pratique : c’est du travail. D’ailleurs, personne ne la blâmera de passer 2 heures en plus sur TikTok le soir en rentrant du travail, pour se détendre après une journée fatigante.
On voit donc bien comment parler d’une addiction aux écrans pour les ados repose des jugements de valeur et alimente des paniques morales plutôt qu’une compréhension fine des usages numériques.
Des usages symptomatiques plus que pathologiques
Dans la grande majorité des cas, les usages ne sont pas problématiques en termes de santé mentale pour les ados. Quand ils le sont, on ne peut proprement pas parler d’« addiction aux écrans » car le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ne reconnaît pas l’addiction aux écrans comme un trouble comportemental distinct.
Si par ailleurs, certains usages problématiques existent bel et bien — et ils méritent d’être compris dans toute leur complexité. On parle alors plutôt d’usages excessifs ou envahissants, de perte de contrôle, de retrait social, ou de détresse psychologique liée à ces usages.
Ces comportements peuvent ressembler à des addictions, mais ils sont souvent des symptômes de quelque chose d’autre : isolement, anxiété, ennui, mal-être, manque de lien social, etc. L’écran devient un refuge, un calmant, une échappatoire, bref, un outil de compensation ou d’apaisement, et non la cause du problème. Dire qu’il faut « soigner l’addiction » en supprimant l’écran sans comprendre ce qu’il vient combler, c’est risquer de passer à côté de l’essentiel. C’est pour cela qu’en cas de problème de santé mentale, le CRéSaM (Centre de Référence en Santé Mentale, Fédération Wallonie-Bruxelles) préconise une approche systémique, plutôt qu’individuelle et culpabilisante (Écrans en résidence). Nous irons même jusqu’à dire que le problème vient surtout d’ailleurs…
Moins un problème de santé mentale qu’un problème de société
En conclusion, non, nous ne sommes pas tous « accros » aux écrans. Et d’ailleurs, parler d’addiction ne permet pas une véritable approche éducative de notre relation aux écrans, car faire porter la responsabilité du problème sur un individu, c’est non seulement le culpabiliser, mais c’est aussi surtout une façon de fermer les yeux sur le fait que nous vivons dans un environnement conçu pour capter notre attention, et qu’il est normal d’y être réactifs et réactives. Dès lors, aborder la relation aux écrans sous le prisme de la santé mentale, nous couperait d’un enjeu sociétal qui est central en éducation aux médias : le modèle économique des plateformes qui organise la captation de notre attention. Faire porter le chapeau aux individus qui auraient un « mauvais usage » des écrans, c’est ne pas voir que les plateformes des médias sociaux sont fondées sur une économie de l’attention qui est bâtie sur un principe : maximiser le temps passé en ligne pour vendre des profils aux annonceurs.
Certains contenus très populaires opèrent le même aveuglement. Intéressons-nous à un sujet qui réactualise l’approche que nous venons de déconstruire.
